Daniel Chapo a été investi comme cinquième président du Mozambique le 15 janvier, après que la Cour constitutionnelle eut confirmé la victoire du parti au pouvoir, le Frente de Libertação de Moçambique (FRELIMO), aux élections d'octobre, entachées par la fraude électorale habituelle et les «électeurs fantômes».
Cette confirmation fait suite à des mois de manifestations de masse dans tout le pays, le plus grand soulèvement contre le FRELIMO en près d'un demi-siècle de règne, depuis l'indépendance du Mozambique du Portugal en 1975. Craignant que le mouvement ne prenne des proportions incontrôlables, les partis d'opposition ont appelé à la fin des manifestations, abandonné leur boycott parlementaire et recherchent désormais un dialogue avec la nouvelle administration du FRELIMO, sous les auspices de l'Union européenne.
Chapo, candidat du FRELIMO qui dirige le pays depuis l'indépendance de 1975, est le premier président à ne pas avoir été impliqué dans la guérilla contre le régime colonial portugais. Les différentes factions politiques du Mozambique y voient une occasion de se redistribuer les bénéfices de l'exploitation de l'un des pays les plus pauvres du monde. Le Mozambique possède d'importantes richesses énergétiques qui prennent une place centrale dans la stratégie impérialiste européenne concernant la guerre avec la Russie en Ukraine.
Les élections ont été entachées par les fraudes habituelles de la part du FRELIMO, qui a revendiqué la victoire avec 71 pour cent des voix. Mais cette fois, le principal candidat de l’opposition, le prédicateur évangélique de droite Venâncio Mondlane, s’est proclamé vainqueur, a fui le pays et a profité d’une vague de protestations de masse provoquée par la détérioration des conditions sociales. Dans la dernière décennie, la pauvreté a grimpé en flèche au Mozambique, où l’âge médian n’est que de 17 ans, passant de 46 à 65 pour cent.
Si Mondlane appelait à manifester contre le gouvernement, il s’opposait fermement à toute tentative de renverser le FRELIMO. «Nous n’avons jamais dit que nous voulions tenter un coup d’État» a-t-il déclaré maintes fois. Il a au contraire recherché le soutien des puissances européennes pour qu’elles interviennent et fassent pression sur Chapo afin qu’il se retire.
Après la décision de la Cour constitutionnelle, Mondlane est rentré au Mozambique au début du mois, appelant initialement au boycott du nouveau parlement. Ce qui s'est passé depuis n'a fait que révéler la faillite complète de la soi-disant opposition mozambicaine au FRELIMO corrompu.
Le parlement nouvellement élu du Mozambique s'est réuni le 13 janvier, ce qui aurait pu être un moment humiliant pour le FRELIMO. L'opposition boycottant la cérémonie d'investiture, seuls les députés du FRELIMO étaient censés y assister, et les autorités s’étaient préparées à des manifestations de masse en déployant des véhicules blindés et en érigeant des barrages routiers autour du parlement.
Mais l'affrontement attendu a rapidement cédé la place au théâtre politique. PODEMOS, la faction dissidente du FRELIMO, devenue le plus grand parti d'opposition du pays et sous la bannière de laquelle Mondlane s'est présenté, a défié ses appels au boycott et a assumé ses sièges. Elle a tiré le tapis sous les pieds de Mondlane dans ses efforts pour contester la légitimité des élections.
Le leader de Podemos, Albino Forquilha, a déclaré aux journalistes: «Nous nous sommes battus pour ne pas reconnaître les résultats, avec de grandes manifestations nationales, mais les résultats ont été validés et nous avons respecté l'ordre constitutionnel.» Le Centre pour la démocratie et le développement a accusé Forquilha d'avoir reçu un pot-de-vin du FRELIMO pour ordonner aux députés de Podemos d’accepter leurs sièges.
Le parti d'origine de Mondlane est la RENAMO, le deuxième plus grand parti d'opposition après PODEMOS. Ses origines remontent à la guerre civile du Mozambique (1977-1992), une guérilla lancée contre le FRELIMO après l'indépendance et soutenue par les régimes suprémacistes blancs de la Rhodésie (aujourd'hui le Zimbabwe), puis de l’apartheid en Afrique du Sud. La RENAMO a d'abord rejoint le boycott de Mondlane aux côtés du Mouvement démocratique du Mozambique (MDM), d'opposition, mais l'a rapidement abandonné.
Depuis, Mondlane a décidé de suspendre les manifestations pendant les 100 premiers jours du règne du FRELIMO et a déclaré à la BBC qu'il était prêt à travailler dans le gouvernement de Chapo: «Oui, s'il a un intérêt sincère à travailler avec moi. Il a la possibilité de m'inviter à la table du dialogue.»
Afin de «pacifier le pays» et de le rendre plus sûr pour les investisseurs étrangers, Chapo a rencontré le 27 janvier les dirigeants des partis d’opposition pour élaborer un programme commun. Mondlane, exclu de la réunion, a réagi ensuite en réaffirmant sa volonté de travailler avec le nouveau gouvernement: «Je n’ai pas encore été contacté [pour dialoguer…] quand je serai invité, je présenterai mes points de vue, et j’ai déjà fait passer ce message plusieurs fois.»
Les supplications de Mondlane sont soutenues par l'Union européenne, qui insiste pour qu'un accord soit trouvé entre Chapo et Mondlane. «Je crois qu'il n'y aura pas de solution politique à cette crise sans un dialogue véritablement inclusif auquel participera Venâncio Mondlane», a déclaré Laura Ballarín, cheffe de la mission de l'UE au Mozambique.
L'UE craint que les manifestations au Mozambique ne mettent en péril ses énormes intérêts dans les ressources naturelles du pays. Les compagnies pétrolières européennes, dont TotalEnergies, Eni et Galp, détiennent d'importantes participations dans le gaz naturel liquéfié (GNL), avec d'importantes réserves offshore dans le bassin de Rovuma. L'UE considère le Mozambique comme un fournisseur d'énergie clé, notamment pour diversifier ses sources d'énergie alors qu’elle sort du gaz russe.
Le port de Maputo bénéficie également d'investissements majeurs, qui le positionnent comme un carrefour essentiel du commerce mondial. Ces investissements visent à accueillir le nombre croissant de porte-conteneurs contournant l'Afrique en raison du blocus de la mer Rouge par le Yémen en réponse au génocide israélien de Gaza. Des projets sont également en cours pour construire un terminal GNL relié par pipeline à l'Afrique du Sud.
Plusieurs grands projets restent toutefois au point mort. Le projet de barrage hydroélectrique de Total, d'un coût de 5 milliards de dollars, est en suspens, officiellement en raison du manque d'infrastructures de transmission nécessaires. Parallèlement, le développement de vastes champs de gaz naturel du nord du Mozambique, d'un coût de 20 milliards de dollars, reste suspendu dû à une insurrection islamiste en cours, qui fait face à une répression militaire brutale des forces gouvernementales, soutenues par des troupes rwandaises financées par l'UE.Tant les insurgés que les forces de sécurité de l'État ont été accusés de massacres de civils dans la province de Cabo Delgado.
TotalEnergies fait actuellement l’objet d’une enquête pour son rôle dans l’incitation aux violences. Jusqu’à présent, le conflit a fait plus de 6 000 morts et 2 millions de déplacés internes.
La semaine dernière, pour signaler à ses soutiens impérialistes sa volonté de «pacifier» la région de Cabo Delgado, Chapo a lancé une opération militaire «pour identifier et démanteler les repaires terroristes, afin de renforcer la stabilité dans la région».
La colère populaire est toujours vive, malgré les appels de tous les partis capitalistes à terminer les manifestations et à la mise en place d'un gouvernement d'«unité nationale». Cet effort n'est guère plus qu'un accord temporaire de partage du pouvoir entre l'élite dirigeante du Mozambique, en alliance avec l'impérialisme, contre les masses ouvrières et les opprimés.
La crise économique continue de s'aggraver au Mozambique. Le Fonds monétaire international (FMI) considère que le pays est exposé à un risque élevé de surendettement. Le pays en est à la dernière année d'un programme de restructuration du FMI, alors que les marchés internationaux réclament davantage de «discipline budgétaire». Le nouveau ministre des Finances estime que les pertes économiques liées aux manifestations électorales et à leur répression s'élèvent à 3 pour cent du PIB, alors que la dette publique du Mozambique atteint 93,7 pour cent du PIB.
La suspension pour 90 jours de tous les projets de l'USAID, en attendant leur examen, a aggravé la crise. Washington consacre environ 1 milliard de dollars par an au financement de la prévention du VIH et d'autres programmes de santé au Mozambique, soit près de 5 pour cent du PIB du pays.
Il est significatif que la classe ouvrière menace d’entrer en lutte avec ses propres revendications. Les fonctionnaires menacent de faire grève pour réclamer la traditionnelle prime de Nouvel An, connue sous le nom de «13e mois». Refusé par le gouvernement précédent au motif des contraintes budgétaires, le président Chapo a accepté de verser une prime en février, de 50 pour cent pour la plupart des fonctionnaires et de 100 pour cent pour les retraités de l’État. Le syndicat des fonctionnaires a rapidement mis fin à la grève, essayant de bloquer une mobilisation plus large de la classe ouvrière contre le FRELIMO. Il a affirmé qu’il voulait juste soutenir les «objectifs de développement» du FRELIMO.
La tâche cruciale à laquelle sont confrontées les masses mozambicaines est le développement d’une direction révolutionnaire au sein de la classe ouvrière. Aucune des revendications de ce mouvement de masse des derniers mois – pour des emplois et un niveau de vie décent, des droits démocratiques fondamentaux et la fin du pillage du pays par le FRELIMO, le FMI, les multinationales et les capitalistes locaux – ne peut être réalisée sans une lutte de la classe ouvrière pour prendre le pouvoir politique et réorganiser l’économie sur des bases socialistes.
(Article paru en anglais le 7 février 2025)