En Grèce, la classe ouvrière et la jeunesse ont fait une énorme démonstration de force vendredi, des centaines de milliers de personnes ayant participé aux plus grandes manifestations de l'histoire du pays. Elles étaient dans les rues de la capitale Athènes et de toutes les autres grandes villes pour demander justice pour les 57 personnes décédées dans l'accident ferroviaire de Tempé de 2023 et pour forcer le gouvernement à ne pas étouffer l’affaire.
Les protestations ont été soutenues par des manifestations dans plus de 100 ambassades et consulats grecs à l'étranger, sur les six continents habités.
Les manifestations, marquant le deuxième anniversaire des décès du 28 février 2023, ont été convoquées par l'Association des familles des victimes de Tempé et ont été encore plus importantes que celles qu'elle avait organisées à la fin du mois de janvier. Forcées de reconnaître le climat d'opposition de masse – et comme pour les manifestations de janvier – la fédération syndicale du secteur public ADEDY et la Confédération générale des travailleurs grecs du secteur privé ont appelé à des grèves générales.
Au total, 265 manifestations ont eu lieu en Grèce et 112 à l'étranger, soit près de 400 au total. Les principaux rassemblements internationaux ont eu lieu à Berlin (Allemagne), à Londres, Édimbourg et Manchester (Royaume-Uni), à Rio de Janeiro (Brésil), à New York et Boston (États-Unis) et à Sydney (Australie). Une carte en ligne coordonnant les manifestations a été consultée plus de 1,8 million de fois.
La participation aux dernières manifestations dépasse tout ce que les syndicats peuvent ou pourraient envisager de mobiliser, menaçant la chute du gouvernement conservateur de la Nouvelle Démocratie (ND) du premier ministre Kyriakos Mitsotakis.
Selon une estimation, près de 430 000 personnes ont manifesté à Athènes. La place principale Syntagma d'Athènes était remplie dans ses moindres recoins et les rues adjacentes étaient bondées de manifestants. Le rassemblement était prévu à 11 h, mais la place était déjà pleine peu après 8 h. Le quotidien Efimerida ton Syntakton (le Journal des rédacteurs) a noté que des masses de gens ne pouvaient pas s'approcher de Syntagma, la manifestation s'étendant jusqu'à un kilomètre de là, sur la place Omonoia et, dans une autre direction, sur les Propylées.
Beaucoup avaient apporté des pancartes et des banderoles artisanales traitant le gouvernement de « meurtrier » pour avoir supervisé ces morts évitables. Parmi les slogans scandés et inscrits sur d'autres pancartes figuraient « Je n'ai pas d'oxygène » et « Les privatisations tuent ».
« Je n'ai pas d'oxygène », tels sont les derniers mots d'une jeune passagère qui a appelé le numéro d'urgence européen 112 pour signaler l'accident, après que le train de voyageurs dans lequel elle se trouvait est entré en collision avec un train de marchandises. Cette collision a provoqué une gigantesque boule de feu, dont les familles endeuillées sont convaincues qu'elle est due au fait que le train de marchandises transportait une cargaison illégale de matériaux inflammables, un fait dissimulé par le gouvernement.
Même la police, connue pour sous-estimer l'ampleur des manifestations en Grèce, a déclaré qu'il y avait plus de 170 000 personnes rien qu'à Athènes, et 325 000 personnes dans les rues de tout le pays.
La Grèce a connu de nombreuses grèves générales largement soutenues depuis l'imposition d'une austérité massive par les gouvernements successifs à partir de 2008. Mais l'ampleur des manifestations concernant la catastrophe de Tempé et de la dernière grève générale est bien plus grande, puisque c'est tout le pays qui a été paralysé.

Une manifestation d'une ampleur similaire a eu lieu dans la deuxième ville du pays, Thessalonique.

Les grèves ont commencé la veille au soir, lorsque les travailleurs de Coca Cola ont débrayé dans une usine près d'Athènes. Les transports ont été interrompus par les contrôleurs aériens qui ont immobilisé les vols internationaux et nationaux, et les trains, les tramways et les bus se sont arrêtés. Les marins, les conducteurs de train, les médecins, les infirmières, les enseignants et les avocats ont tous fait grève. Les administrations ont fermé, tout comme de nombreux magasins et entreprises, et les hôpitaux n’étaient ouverts que pour les urgences. Même les cafés, les restaurants et les bars les plus huppés ont fermé leurs portes en raison de la mobilisation de masse.
Les seuls moyens de transport fonctionnant à Athènes étaient les trains qui permettaient aux manifestants de se rendre sur les places centrales. Même cela n'a guère été possible, Ef Syn rapportant, sous le titre « C'est du jamais vu ! », que « les stations de métro ont été envahies par des milliers de personnes. L'autoroute nationale est pleine à craquer, les trains ont augmenté leurs horaires afin de desservir les personnes qui veulent se rendre au centre, mais les gens ne peuvent pas entrer dans les wagons ».
Le journal a écrit dans un éditorial :
Un énorme « tsunami » social s'est formé, qui ne fait pas que marquer le deuil. Il ne se contente pas d'honorer la mémoire des 57 victimes du crime de Tempé, les passagers et les travailleurs qui ont péri dans la catastrophe. Il veut la vérité, les preuves ; il veut que les vrais coupables soient punis.
Les autorités ont tout fait pour perturber les manifestations et empêcher les gens de se rendre sur les places, allant jusqu'à fermer les stations de métro Syntagma et Panepistimiou. Un contingent massif de plus de 5000 policiers, y compris des policiers anti-émeutes, a été mobilisé pour faire face aux manifestants : une partie importante des 65 000 membres de la police hellénique au niveau national. Après plusieurs heures, et alors que la foule grossissait, la police anti-émeute a fait usage de gaz lacrymogènes et de grenades assourdissantes sur la place Syntagma, forçant les manifestants à se disperser. Le photojournaliste de l'APE-MPE, Orestis Panayiotou, a été blessé à la tête par une grenade assourdissante de la police.
Parmi les dizaines d'arrestations effectuées par la police se trouvaient 25 manifestants qui avaient grimpé sur le toit du siège de Hellenic Trains et avaient déployé une banderole sur laquelle on pouvait lire « Assassins ».
Plusieurs milliers de personnes ont refusé de se laisser intimider et sont retournées à Syntagma pour continuer à manifester. Des milliers d'autres sont revenus sur la place vendredi soir pour manifester. Evi, une manifestante, a déclaré à l'agence de presse Reuters qu'elle était là pour pleurer les morts, « mais aussi parce que le gouvernement a essayé d'étouffer l'affaire ». Christos, un musicien, a déclaré : « Le gouvernement n'a rien fait pour que justice soit faite [...] Ce n'était pas un accident, c'était un meurtre. »
Dans le discours qu'elle a prononcé devant la foule à Syntagma, Maria Karystianou, qui a perdu sa fille Marthi, âgée de 21 ans, dans l'accident et qui est présidente de l'Association des familles des victimes de Tempé, a fait face au bâtiment du Parlement et a déclaré : « Je m'adresse aux meurtriers de nos enfants. Vous avez traité nos morts avec irrespect et mépris. Les parties humaines et les os de nos enfants sont toujours enterrés dans des endroits cachés. Vous avez commis le sacrilège ultime et vous recevrez ce qui vous est dû par la vengeance des morts. »
La colère de millions de personnes a été attisée par la publication, jeudi, d'un rapport très attendu sur la catastrophe par l'Autorité hellénique d'enquête sur les accidents aériens et ferroviaires (Hellenic Air and Rail Accident Investigation Authority – HARSIA). De nombreux détails du rapport mettent à mal la thèse du gouvernement et sa dissimulation de l’affaire.
Le rapport indique qu'« il est impossible de déterminer la cause exacte [de la boule de feu], mais les simulations et les rapports d'experts indiquent la présence possible d'un carburant inconnu jusqu'à présent ». Le gouvernement a longtemps nié qu'un quelconque carburant se trouvait à bord du train de marchandises, maintenant la fiction selon laquelle la gigantesque boule de feu de 80 à 100 mètres de long qui a englouti les wagons du train de passagers après la collision était produite par de l'huile de silicone sur les transformateurs du train.
« De graves informations ont été perdues parce que le site de l'accident n'a pas été préservé », note le rapport.
Face à la manifestation de masse de vendredi, le premier ministre Mitsotakis a publié une déclaration provocatrice et intéressée, déclarant que l'accident était dû à des «erreurs humaines » et à des « défaillances chroniques de l'État », tout en refusant d'assumer la moindre responsabilité pour les nombreux décès survenus sous sa direction.
L'éruption massive de colère à propos de Tempé, qui a fait remonter à la surface l'opposition aux attaques menées contre la classe ouvrière depuis des décennies par les partis capitalistes de toutes tendances politiques, pourrait maintenant entraîner non seulement la chute de Mitsotakis, mais aussi celle de son gouvernement. Tout le système politique corrompu de la Grèce est impliqué.
La semaine prochaine, après des mois de tergiversations, Syriza (Coalition de la gauche radicale) se joindra au PASOK social-démocrate pour présenter une motion de censure commune contre le gouvernement.
La pseudo-gauche Syriza, au pouvoir de 2015 à 2019, a approfondi une offensive d'austérité contre la classe ouvrière sans précédent sur le continent européen. Dans le cadre d'une vague de privatisations, Syriza a vendu en 2017 le réseau ferroviaire public, TrainOSE, pour seulement 45 millions d'euros, laissant un service ferroviaire déjà sous-financé aux mains des profiteurs, obligeant les travailleurs ferroviaires à s'appuyer sur une technologie obsolète, y compris des systèmes de signalisation manuels.
Comme l’a souligné le WSWS, « après la privatisation, le réseau ferroviaire grec est devenu l'un des plus dangereux d'Europe. De 2018 à 2020, selon l'Agence des chemins de fer de l'Union européenne, la Grèce a enregistré le taux de mortalité ferroviaire le plus élevé par million de kilomètres-train parmi 28 nations européennes. »
(Article paru en anglais le 28 février 2025)