L'ancien président philippin Rodrigo Duterte a été arrêté mardi à l'aéroport international Ninoy Aquino de Manille après que la Cour pénale internationale (CPI) a lancé un mandat d'arrêt l'inculpant de crimes contre l'humanité. Dans les douze heures qui ont suivi son arrestation, Rodrigo Duterte a été transporté par avion à La Haye.
Le mandat de 15 pages délivré par le panel de trois juges de la CPI accuse Rodrigo Duterte pour des actes de meurtre « contre la population civile des Philippines », sous les auspices de sa soi-disant « guerre contre la drogue », à la fois pendant ses mandats de maire de la ville de Davao, dans le sud du pays, et de président. Duterte a organisé, encouragé, financé et supervisé un réseau de meurtres, impliquant la police et des groupes de justiciers, qui a tué des dizaines de milliers de personnes.
L'arrestation et l'extradition immédiate de Duterte témoignent de l'intensité de la guerre politique que se livrent les élites philippines au sujet de l'orientation géopolitique du pays. Les élections de mi-mandat, prévues en mai, sont âprement disputées entre les forces alliées au président Ferdinand Marcos Jr, d'une part, et celles alliées à sa rivale, la vice-présidente Sara Duterte, fille de l'ancien président, d'autre part. Rodrigo Duterte est le personnage le plus influent, le parrain politique de la liste opposée à Marcos.
L'accélération des préparatifs de guerre de Washington avec la Chine alimente le conflit au sein de l'élite philippine. Il est devenu impossible de concilier les relations économiques avec la Chine et les relations politiques avec les États-Unis. Au cours de son mandat, Duterte a tenté d'orienter la politique étrangère des Philippines en s'éloignant de Washington, en annonçant la fin d'un certain nombre d'exercices militaires conjoints avec les États-Unis et en refusant de poursuivre les revendications de souveraineté contre la Chine sur les eaux contestées de la mer de Chine méridionale.
Au cours des trois dernières années, Marcos, le fils de l'ancien dictateur du pays, a réintégré les Philippines dans la stratégie de guerre de Washington. Il a ouvert des bases militaires pour les forces américaines, permis au Pentagone de superviser les confrontations avec la Chine en mer de Chine méridionale à l'aide de drones et autorisé le déploiement par les États-Unis d'un système de lancement de missiles de classe Typhon à portée intermédiaire dans le pays, capable de viser la quasi-totalité de la Chine.
La « guerre contre la drogue » ne divise pas Marcos et Duterte. Marcos a poursuivi les politiques de Duterte. Si l'effusion de sang effrénée sous son prédécesseur a été réduite, l'appareil répressif créé par Duterte reste en vigueur, et la police et les groupes de justiciers continuent de faire des victimes. Si Duterte est accusé de crimes contre l'humanité, Marcos devrait l'être aussi.
L'incertitude entourant la politique américaine sous la nouvelle administration Trump a aiguisé la volatilité politique et élargi le schisme au sein de l'élite philippine. La question de l'orientation géopolitique de Manille a été aggravée par d'intenses spéculations sur la réduction du financement de l'USAID et son impact sur les programmes d'amélioration sociale de base et, surtout, sur l'impact d'éventuels droits de douane sur l'économie philippine.
Les prix du riz dans le pays atteignent des sommets. Le mois dernier, l'administration Marcos a déclaré une urgence nationale en matière de sécurité alimentaire. Rodrigo Duterte a fait du prix du riz, et de l'incapacité de Marcos à le maitriser, un enjeu électoral majeur.
Les élections de mi-mandat, dont l'enjeu le plus important est de déterminer la moitié du Sénat, sont devenues un référendum au sein de l'élite sur l'orientation géopolitique du pays et sur sa réponse à la détérioration des conditions sociales. Le dernier jour de la session du Congrès, avant son ajournement pour la durée des élections, des accusations de destitution ont été déposées contre la vice-présidente Duterte, l'accusant de corruption et d'avoir appelé à l'assassinat du président Marcos. Le Congrès a voté en faveur de la destitution, et les accusations seront transmises au Sénat entrant pour être jugées.
La campagne dirigée par Marcos a publié des déclarations répétées appelant les Philippins à ne pas voter pour des candidats « pro-Chine ». Des allégations sans fondement d'espionnage chinois massif sont utilisées pour créer une atmosphère d'hystérie guerrière et de nationalisme raciste. Ces mensonges ont pour but de détourner la colère des masses de l'immense crise sociale.
Rodrigo Duterte, qui se présente pour redevenir maire de Davao, est à la tête de la liste de l'opposition. Dimanche, il s'est rendu à Hong Kong, en compagnie de la vice-présidente et d'autres candidats de l'opposition, pour un rassemblement politique au sein de l'importante communauté de travailleurs philippins de la région. Mardi matin, il a été arrêté à l'atterrissage à Manille de son vol de retour de Hong Kong.
Lors d'une conférence de presse tenue mardi, l'administration Marcos a indiqué qu'elle avait reçu un mandat d'arrêt de la CPI, notifié par Interpol, à 3h mardi, et qu'elle avait autorisé la police philippine, avec un représentant d'Interpol, à procéder à l'arrestation de l'ancien président. Des centaines de policiers ont envahi l'aéroport. Duterte n'a pas été placé en garde à vue à Camp Crame, mais à la base aérienne de Villamor, siège de l'armée de l'air philippine.
Le représentant juridique de Duterte a déposé une requête d'urgence auprès de la Cour suprême, affirmant que le mandat international n'était pas valide, les Philippines s'étant retirées de la CPI. La Cour suprême ne s'est pas réunie, déclarant qu'elle examinerait l'affaire le lendemain. Mardi, un avion privé affrété a transporté Duterte à La Haye.
En 2018, Duterte a retiré l'adhésion des Philippines à la CPI, rejetant ainsi toute enquête internationale sur les violations des droits de l'homme commises par son gouvernement. Lors de sa brève conférence de presse de mardi, le président Marcos a prétendu de manière absurde que la décision d'arrêter et d'extrader l'ancien président n'était pas une décision politique, mais qu'il s'agissait simplement de se conformer à Interpol. Il a affirmé que les Philippines ne reconnaissaient pas la compétence de la CPI, mais répondaient simplement à une demande d'Interpol. « Interpol a demandé de l'aide, a-t-il déclaré, et nous l'avons fait, car nous avons des engagements envers Interpol. »
La nouvelle de l'arrestation de Duterte a été accueillie avec un immense enthousiasme par de larges couches de la société philippine, en particulier parmi les étudiants et les familles des victimes de la guerre contre la drogue. Duterte est incontestablement coupable des crimes dont il est accusé.
Il a publiquement donné l'ordre à la police d'abattre les personnes accusées de trafic de drogue, plutôt que de les arrêter. Il a déclaré explicitement et à plusieurs reprises qu'il accordait l'immunité à tous les policiers accusés de meurtre dans le cadre de cette campagne. La police, selon les instructions de Duterte, a commencé à verser de l'argent aux groupes de justiciers pour chaque personne tuée. Des cadavres mutilés ont été abandonnés dans les rues, des pancartes en carton portant l'inscription « Je suis un revendeur » ayant été placées sur les corps sans vie.
La meilleure estimation du nombre de personnes tuées par la police et les groupes de justiciers sous l'administration Duterte, basée sur un décompte minutieux du nombre officiel de morts et du rapport entre les meurtres commis par les groupes de justiciers et ceux commis par la police, est d'environ 30 000. Les victimes proviennent exclusivement des couches les plus pauvres et les plus opprimées de la société philippine. La guerre de Duterte contre la drogue était une guerre contre les pauvres. C'était le visage fasciste de l'élite dirigeante pour réprimer l'aggravation de la crise sociale et la menace de troubles.
Duterte n'a pas créé seul cet appareil meurtrier. Le sénateur Ronald de la Rosa, alors chef de la police nationale philippine, a supervisé les opérations quotidiennes de répression. L'équipe juridique de Duterte l'a justifié. Un réseau d'hommes d'affaires, de fonctionnaires et de personnalités religieuses a siégé au sein de son Conseil antiterroriste et a supervisé la privation des droits démocratiques de la population. Une majorité écrasante du corps législatif, la plus grande supermajorité de l'histoire des Philippines jusqu'alors, a soutenu le président. Bon nombre des membres de l'équipe Marcos, qui dénoncent aujourd'hui Duterte, étaient en fait ses complices.
L'administration Obama a fourni des millions de dollars de fonds destinés à la guerre contre la drogue menée par Duterte en 2016, alors que le nombre de morts se comptait déjà par centaines et que Duterte parlait publiquement d'en tuer cent-mille. La Maison-Blanche d'Obama n'a découvert sa préoccupation pour les droits de l'homme que lorsque Duterte a orienté la politique étrangère philippine vers la Chine. En 2017, l'administration Trump a approuvé avec enthousiasme les politiques de Duterte. Trump a dit à Duterte lors d'un appel téléphonique qu'il espérait que Duterte pourrait enseigner aux États-Unis comment utiliser ses méthodes pour traiter les immigrants à la frontière sud. Joe Biden a invité Duterte à un « Sommet pour la démocratie » dans une lettre qui disait : « Nous reconnaissons et apprécions votre partenariat dans la construction de sociétés démocratiques et respectueuses des droits de l'homme qui permettent à tous les citoyens de s'épanouir. »
La responsabilité politique de l'arrivée au pouvoir de Duterte incombe au Parti communiste stalinien des Philippines (CPP) et aux diverses organisations démocratiques nationales, telles que Bayan, qui suivent sa ligne politique. Le CPP a longtemps soutenu Duterte en tant que maire de Davao. L'organisation Bayan a fait campagne pour son élection en 2016. Jose Ma Sison, chef du CPP, a salué l'élection de Duterte, qualifiant ce dernier de « socialiste », et a sélectionné trois membres du cabinet de Duterte. Au début de sa guerre contre la drogue, le CPP et Bayan ont défendu le président.
Le président Ferdinand Marcos Jr fait lui-même l'objet d'accusations internationales pour violations des droits de l'homme. Il a fait partie intégrante de la dictature militaire de ses parents, notamment en tant que gouverneur de l'Ilocos Norte. Lorsque Marcos a été élu président en 2022, Joe Biden a obtenu pour lui l'immunité contre un mandat d'arrêt en cours devant les tribunaux américains pour des accusations de violations des droits de l'homme.
Le dossier juridique justifiant l'arrestation et l'extradition de Duterte a été présenté par le principal conseiller juridique de la présidence, Juan Ponce Enrile. Aujourd'hui âgé de plus de 100 ans, Enrile a été l'architecte de la loi martiale et le chef de tout un appareil de torture et de meurtre militaire sous l'administration de Marcos père.
Le contenu du mandat d'arrêt de la CPI et, surtout, le moment où il est rendu public revêtent un caractère éminemment politique. Bien que les détails ne soient pas encore connus, l'arrestation de Duterte n'aurait pas pu avoir lieu sans l'aval et le soutien de Washington, même si les États-Unis n'ont pas ratifié le traité de Rome et ne sont pas membres de la CPI. Quelle que soit la manière dont la décision d'arrêter et d'extrader Duterte a été prise, elle sert clairement les intérêts de l'impérialisme américain.
Washington défend et finance les criminels de guerre lorsque cela sert ses intérêts. Il menace de sanctions quiconque aide la CPI à exécuter son mandat d'arrêt contre le premier ministre israélien Benjamin Netanyahou pour crimes de guerre à Gaza. Il soutenait la croisade meurtrière de Duterte tant qu'il servait les intérêts américains. L'arrestation de Duterte fait partie d'une guerre politique menée par Washington pour s'assurer la loyauté géopolitique de Manille dans sa course à la guerre contre la Chine.
(Article paru en anglais le 12 mars 2025)