Le mercredi 12 mars, les forces de police fédérales et municipales ont encerclé et attaqué des milliers de retraités, de travailleurs et de partisans de football qui manifestaient sur la place du Congrès de Buenos Aires. Cet assaut, ordonné par l'administration du président Javier Milei, est l'un des actes de répression étatique les plus brutaux depuis décembre 2001, lorsque des marches et des manifestations massives de travailleurs ont contraint le président Fernando de la Rúa à démissionner et à fuir le palais présidentiel à bord d'un hélicoptère, au cours d'une crise financière qui avait fait 3 millions de chômeurs et déclenché des milliers de faillites.
La manifestation de mercredi faisait partie d'une série de rassemblements hebdomadaires récurrents organisés par les retraités pour réclamer la fin des réductions des pensions de la sécurité sociale publique, le rétablissement des prestations médicales pour les retraités et une protection contre l'inflation. Les retraités ont vu leur niveau de vie se dégrader considérablement suite aux mesures d'austérité prises par l'administration d'extrême droite de Milei. Chaque semaine, les manifestations ont pris de l'ampleur ; cette semaine, les retraités ont également été rejoints par les travailleurs des transports en commun de Buenos Aires.
Tout porte à croire qu'il s'agit d'une provocation de l'administration Milei visant à justifier une escalade des attaques contre le droit à la liberté d'expression et d'autres droits démocratiques.
La ministre de la Sécurité, Patricia Bullrich, a envoyé plus de 1000 policiers, une heure et demie avant le début de la manifestation, à 17 h, avec l'ordre de chasser ceux qui arrivaient déjà sur le site du rassemblement et d'empêcher les autres d'entrer sur la place. Il en est résulté de violents affrontements qui ont duré jusqu'au petit matin. La police a tiré plusieurs milliers de balles en caoutchouc et des dizaines de grenades lacrymogènes. Les forces de l'ordre ont également utilisé le poivre de Cayenne et des canons à eau montés sur des camions.
Des scènes diffusées sur la chaîne d'information Channel 5 de Buenos Aires ont montré un provocateur de la police plaçant une arme à feu au milieu de la place. Les manifestants ont également documenté sur les réseaux sociaux l'abandon par la police d'une voiture de police avec les portes ouvertes, dans une tentative ratée de provoquer des actes de vandalisme.
La répression des retraités, qui étaient appuyés par des syndicalistes et des partisans de football de plusieurs équipes, a fait 672 blessés et 114 arrestations. Les personnes détenues ont été libérées quelques heures plus tard, mais restent inculpées.
Parmi les blessés graves figure la retraitée Beatriz Blanco, 87 ans, battue par la police à coups de matraque. Une vidéo montre Mme Blanco tombant au sol, tandis que le policier qui l'a blessée disparaît dans la foule des forces de l'ordre. Une jeune fille de 14 ans a été brûlée par des gaz lacrymogènes.
Le photographe de presse Pablo Grillo a été grièvement blessé lorsqu'il a été frappé à la tête par une grenade lacrymogène. Il est toujours dans un état grave après une opération du crâne. Une vidéo est devenue virale montrant Grillo agenouillé alors qu'il photographiait les manifestants et frappé par une grenade lacrymogène. Les vidéos montrent un policier qui vise Grillo et lui tire dessus.
Alors que la manifestation se poursuivait, de nombreux manifestants ont repris le slogan de 2001 : « Qué se vayan todos ! » [« Ils doivent tous partir ! »], exigeant la démission de Milei et de la ministre de la Sécurité Patricia Bullrich, ainsi que de l'ensemble de l'establishment politique.
Alejandra Bartoliche, vice-présidente de l'Association des journalistes graphiques (aRGra), a déclaré que ce n'était pas la première fois depuis l'entrée en fonction de Milei que la presse était prise pour cible par la police. « Nous avons besoin de la liberté de la presse, comme le stipule la Constitution, parce qu'il n'y a pas que Pablo. Depuis un an et demi, nous demandons aux forces de sécurité de ne pas nous prendre pour cible, de ne pas continuer à nous faire du mal. »
Bartoliche a rappelé à son auditoire que l'arme à feu utilisée contre Grillo avait été interdite en 2010, à la suite de l'assassinat par la police de Carlos Fuentealba, professeur de chimie, lors d'une manifestation d'éducateurs dans la province de Neuquen en 2007. Fuentealba avait été abattu d'une balle à l'arrière de la tête alors qu'il était assis sur le siège arrière d'une voiture qui quittait le rassemblement, frappé par une cartouche qui a brisé la vitre de la portière arrière et l'a tué.
Bullrich a levé l'interdiction en 2024, ainsi que d'autres limites au recours à la répression contre les manifestations de rue et les piquets de grève, rétablissant de fait la « doctrine de sécurité » utilisée en Amérique latine pendant la guerre froide. Cette doctrine autorisait « tous les moyens nécessaires » pour défendre les intérêts de l'État capitaliste et combattre l'opposition de gauche. La doctrine de sécurité prévoyait l'utilisation d'armes létales contre les manifestations et les grèves. Bullrich la qualifie aujourd'hui avec cynisme de « doctrine du bon policier ».
Jeudi, de l'autre côté de la Plata, à Montevideo, en Uruguay, des centaines de journalistes ont protesté contre l'agression de Grillo, manifestant leur solidarité avec les retraités et exigeant le renversement du président Javier Milei.
À Buenos Aires, également jeudi, des dizaines de photographes de presse ont organisé une séance de photos en face du siège du gouvernement argentin, la Casa Rosada, pour protester contre la répression policière et l'agression de Grillo, et demander la démission de Patricia Bullrich.
Anticipant des manifestations beaucoup plus importantes le mercredi 19 mars, qui devraient inclure des membres des syndicats qui n'ont pas participé le 12 mars, y compris des employés du secteur public, ainsi que des partisans des partis politiques péronistes et de gauche, l'administration Milei prépare des mesures plus répressives, y compris la mise en place de barrières autour du Congrès et de la maison du gouvernement argentin. Milei et Bullrich ont promis que le gouvernement continuerait à gérer ces manifestations d'une main de fer et qu'il ne « renoncerait » pas aux mesures répressives employées le 12 mars, y compris l'utilisation d'armes moins meurtrières qui peuvent tuer ou mutiler les travailleurs.
Vendredi dernier, lors d'une exposition agricole [ExpoAgro], Bullrich à ses côtés, Milei n'a laissé aucun doute sur sa position lorsqu'il a insulté les retraités qui ont perdu leurs prestations médicales et leurs repas, et dont les revenus perdent chaque jour de leur pouvoir d'achat :
En matière de sécurité, les gens doivent payer pour ce qu'ils font ; les bons sont ceux qui sont en bleu [la police] et les salopards qui se couvrent le visage, endommagent des voitures, brûlent des voitures et menacent tout le monde parce qu'ils ne veulent pas perdre leurs avantages excessifs ; ce sont les méchants.
Le président fasciste, qui est embourbé dans le scandale de la crypto-monnaie $Libre, a nommé des juges corrompus à la Cour suprême, a imposé un accord de prêt du FMI par décret d'urgence et avance à grands pas vers l'instauration d'une dictature policière. L'éloge de Milei que ne cessent de faire Donald Trump, d'autres chefs d'État et des oligarques du monde entier montre clairement que cela fait partie d'un processus international en réponse à la crise du capitalisme mondial, aux niveaux extrêmes d'inégalité sociale et à l'intensification de la lutte des classes.
(Article paru en anglais le 19 mars 2025)