Le Premier ministre du Canada Mark Carney dévoilait vendredi dernier un accord commercial avec la Chine, à l’issue d’une visite de quatre jours à Beijing comprenant des réunions de haut niveau avec le président chinois Xi Jinping et le Premier ministre Li Qiang.
Cet accord mettra fin à deux ans de guerre commerciale bilatérale, le Canada réduisant ses droits de douane sur les importations de véhicules électriques chinois et la Chine réduisant en contrepartie ses droits de douane sur des milliards de dollars d’exportations canadiennes de canola.
Carney, qui est le premier Premier ministre canadien à se rendre à Beijing depuis 2017, décrit cet accord commercial et une série d’accords économiques ambitieux visant à promouvoir le commerce et les investissements bilatéraux comme le début d’une «nouvelle ère» dans les relations sino-canadiennes. Parallèlement, il insiste sur le fait que le Canada maintiendrait des «garde-fous» dans ses relations avec Beijing, limitant ou interdisant purement et simplement les investissements chinois dans de larges pans de l’économie canadienne, notamment dans l’intelligence artificielle et les minéraux critiques.
L’accord commercial verra le Canada prendre ses distances des États-Unis après que les deux pays aient imposé un droit de douane de 100 % sur les véhicules électriques chinois en 2024.
La tentative du gouvernement libéral dirigé par Carney d’étendre les liens économiques avec la Chine est une manœuvre «à haut risque», ce qui est reconnu par Ottawa et ses partisans au sein de la classe dirigeante canadienne. Elle vise à diversifier les liens économiques du Canada dans le contexte de la crise actuelle des relations entre les États-Unis et le Canada.
Cependant, la tentative d’étendre les relations économiques avec Beijing risque d’exacerber encore les tensions entre le Canada et les États-Unis. Dès l’annonce de l’accord commercial avec la Chine, le représentant américain au commerce, Jamieson Greer, l’a qualifié de «problématique», ajoutant: «À long terme, ils ne vont pas apprécier d’avoir conclu cet accord».
Depuis qu’il est devenu Premier ministre en mars dernier, Carney s’est tourné vers l’Union européenne, la Grande-Bretagne, le Japon, la Corée du Sud, l’Inde et maintenant la Chine afin d’obtenir un moyen de pression contre Washington, qui exploite sans pitié la forte dépendance d’Ottawa vis-à-vis du marché américain. Environ 75% des exportations canadiennes sont destinées aux États-Unis.
Aucun de ces changements tactiques ne permet toutefois à l’impérialisme canadien de compenser les dommages causés à sa position par la rupture du partenariat militaro-stratégique et économique avec son voisin du sud, qui a servi de base à la stratégie mondiale d’Ottawa au cours des huit dernières décennies.
Ces changements ne feront qu’exacerber les tensions avec les États-Unis. Ils intensifient les clivages au sein de la classe dirigeante canadienne, alors que des factions rivales issues de différentes industries et régions se disputent pour savoir qui devra supporter le coût de la réorganisation de l’impérialisme canadien afin de s’imposer dans le partage économique et territorial du monde entre les puissances impérialistes.
Trump a frappé le Canada d’une avalanche de droits de douane au cours de l’année écoulée et a menacé de mettre fin à l’accord commercial entre les États-Unis, le Canada et le Mexique (ACEUM). Ces mesures s’inscrivent dans le plan de son administration visant à utiliser la «force économique» pour faire du Canada le 51ème État américain, alors que Washington cherche à établir une domination sans partage sur l’hémisphère occidental en vue d’une guerre mondiale avec ses principaux rivaux, la Chine, la Russie et l’Union européenne.
Cette stratégie, appelée « doctrine Donroe », a été explicitement énoncée en novembre dernier dans la stratégie de sécurité nationale des États-Unis. Trump a commencé à la mettre en œuvre en kidnappant le président vénézuélien Nicolas Maduro, en affirmant le contrôle des États-Unis sur ses réserves de pétrole et en menaçant de s’emparer du Groenland, territoire appartenant au Danemark, un pays membre de l’OTAN, par la force militaire.
Les actions de Trump perturbent tellement les relations entre le Canada et les États-Unis, ainsi que les relations internationales, que Carney a déclaré aux journalistes à Beijing que la Chine était devenue un partenaire «plus prévisible» que les États-Unis.
Ottawa autorisera l’importation annuelle d’un maximum de 49.000 véhicules électriques fabriqués en Chine au Canada, au taux tarifaire de la nation la plus favorisée de 6,1%, avec la possibilité d’augmenter ce quota à 70.000 d’ici la fin de la décennie. Le Premier ministre a affirmé que cet accord permettrait de «protéger et de créer» des emplois dans le secteur automobile au Canada, en donnant accès à la technologie chinoise des véhicules électriques (aujourd’hui considérée comme la plus avancée au monde) grâce à des investissements chinois prévus dans des coentreprises au Canada, tout en élargissant l’accès des consommateurs à des véhicules électriques «abordables» fabriqués en Chine et vendus à moins de 35.000 dollars.
La Chine, quant à elle, assouplira ses droits de douane écrasants sur les exportations agricoles canadiennes, notamment les graines de canola, dont Ottawa estime que les taux combinés seront réduits à environ 15% d’ici le 1er mars, contre environ 85% actuellement. D’autres allégements tarifaires sont prévus pour d’autres exportations alimentaires canadiennes, notamment la farine de canola, le homard, le crabe et les pois, bien que Beijing ait seulement garanti jusqu’à présent que ces taux réduits s’appliqueront jusqu’à la fin de l’année.
Les droits de douane chinois sur les exportations canadiennes de porc et d’huile de canola restent néanmoins en vigueur, tout comme la surtaxe de 25% imposée par le Canada à l’automne 2024 sur les produits en acier et en aluminium d’origine chinoise.
La rhétorique de Carney ne peut masquer le fait que son accord commercial est extrêmement modeste.
Le nombre de véhicules chinois autorisés à entrer au Canada représente environ 3% du total des ventes annuelles de véhicules au Canada, et aucun des investissements proposés n’est garanti.
Néanmoins, cet accord reste explosif car il va exacerber les tensions entre les États-Unis et le Canada et approfondir les clivages régionaux au sein de la classe dirigeante canadienne. Aux États-Unis, où la Chine est considérée par les Républicains comme par les Démocrates comme une «menace existentielle» pour l’hégémonie mondiale déclinante de Washington, cet accord pourrait servir à justifier de nouvelles mesures économiques contre le Canada, y compris l’abrogation de l’ACEUM (Accord Canada États-Unis Mexique) lors des négociations de renouvellement prévues cette année.
Il est loin d’être certain que l’accord tiendra, notamment en raison des réactions contradictoires qu’il a suscitées au sein de la classe dirigeante canadienne. Si la position de Carney à Beijing est soutenue par le Premier ministre de la Saskatchewan, Scott Moe, dont la province dépend fortement des exportations de canola, l’accord est dénoncé par le chef de l’opposition ultraconservatrice Pierre Poilievre, le Premier ministre de l’Ontario, Doug Ford, et une partie importante de l’establishment militaire et du renseignement. Leur principal argument sont les implications de l’accord en matière de sécurité nationale, qui, selon eux, mettent le Canada en danger.
«Le Premier ministre Carney doit expliquer comment il est passé de l’affirmation que la Chine était la 'plus grande menace pour la sécurité' du Canada avant les élections à l’annonce d’un 'partenariat stratégique' avec Beijing après les élections», a écrit Poilievre sur le réseau X. Il affirme que l’accord permettra «l’arrivée de 50.000 véhicules électriques dans nos rues, mettant en péril notre sécurité et nos emplois dans le secteur automobile», et attaque Carney pour ne pas avoir tenu sa promesse de conclure rapidement un accord économique avec Washington.
Avant même le départ de Carney pour la Chine, le Parti québécois, qui selon les sondages devrait arriver au pouvoir au Québec plus tard cette année, a dénoncé le gouvernement fédéral avec une rhétorique «anticommuniste» à la Trump pour avoir cherché à améliorer les relations avec Beijing. À l’instar des séparatistes albertains, les souverainistes québécois estiment que leur projet réactionnaire de créer un nouvel État impérialiste en Amérique du Nord peut être mieux réalisé en gagnant l’attention de Trump.
Dans une tirade furieuse, le Premier ministre de l’Ontario, Doug Ford, a condamné la réduction des droits de douane sur les véhicules électriques, avertissant que les constructeurs chinois prendraient pied au Canada «au détriment des travailleurs de ce pays». Il a accusé le gouvernement fédéral d’abandonner son soutien aux trois grands constructeurs automobiles de Detroit, pilier historique de l’industrie automobile canadienne basée en Ontario, sans aucune garantie réelle d’investissements équivalents ou immédiats dans le secteur automobile ou la chaîne d’approvisionnement du Canada. Pour couronner le tout, Ford a affirmé que les véhicules électriques chinois serviraient de «véhicules espions», mettant tous les Canadiens en danger.
La tentative de Ford et de Poilievre de se présenter comme les défenseurs des travailleurs et des «emplois canadiens» est une fraude réactionnaire visant à camoufler un programme pro-impérialiste et pro-patronal. Poilievre est un démagogue ultra-droitiste qui veut aller encore plus loin que Carney dans le démantèlement de ce qui reste des services publics et la déréglementation des activités commerciales afin de faciliter l’accumulation effrénée des profits des entreprises par l’oligarchie financière. Ford parle au nom de certains secteurs de Bay Street et des dirigeants de l’industrie automobile qui, depuis des décennies, recourent à des menaces de fermeture d’usines, d’externalisation et de suppressions d’emplois pour obtenir des réductions de salaires et d’autres concessions de la part des travailleurs.
Ces personnalités politiques représentent la faction de la bourgeoisie canadienne qui s’oppose à tout compromis avec Beijing, aussi modeste et temporaire soit-il, de peur que cela ne compromette les relations d’Ottawa avec Washington. Les Conservateurs et les médias de droite ont mené à plusieurs reprises des campagnes anti-chinoises hystériques au cours de la dernière décennie, y compris des allégations sordides et non fondées – promues par les faucons anti-Chine de l’appareil de sécurité nationale – selon lesquelles Beijing aurait interféré dans les élections canadiennes de 2019 et 2021.
Le nouvel accord commercial intervient après près d’une décennie de relations tendues entre Ottawa et Beijing. Depuis 2017, les relations ont été déstabilisées par des conflits liés à l’alignement du Canada sur l’impérialisme américain, notamment l’arrestation de la dirigeante de Huawei, Meng Wanzhou, à la demande de Washington, et la détention de deux Canadiens en Chine en représailles. Ottawa a renforcé sa participation à l’encerclement stratégique de la Chine par Washington par le biais de provocations militaires, notamment des opérations de «liberté de navigation» dans le détroit de Taiwan.
Dans sa stratégie indo-pacifique pour 2022, le gouvernement libéral de Trudeau a qualifié la Chine de «puissance mondiale perturbatrice», plaçant Beijing juste derrière la Russie dans le collimateur d’Ottawa. Cela s’inscrivait dans le cadre de l’intégration toujours plus profonde d’Ottawa dans les préparatifs économiques et militaro-stratégiques de Washington en vue d’une guerre avec la Chine.
Cette intégration s’est poursuivie sous Carney, Ottawa renforçant ses liens militaires et sécuritaires avec les principaux alliés de Washington dans la région Asie-Pacifique, à savoir le Japon, la Corée du Sud et l’Australie, augmentant massivement ses dépenses militaires et signalant sa volonté de se joindre à l’initiative de défense anti-missile «Golden Dome» (Dôme d’or) de Trump.
L’accord conclu vendredi ne résout aucun de ces conflits, qui trouvent leur origine dans l’aggravation de la crise capitaliste mondiale. Au contraire, la manœuvre risquée de Carney pourrait bien servir de base aux efforts déployés par les factions hostiles de la classe dirigeante autour de Poilievre et Ford, ou par les séparatistes de l’Alberta ou du Québec, pour déstabiliser et renverser son gouvernement au cas où les négociations sur l’ACEUM échoueraient et où Trump intensifierait ses efforts pour ruiner économiquement le Canada.
Unifor, qui revendique quelque 40.000 membres dans l’industrie automobile canadienne, s’est empressé de soutenir la dénonciation protectionniste de l’accord par Ford. La présidente d’Unifor, Lana Payne, l’a qualifié (en anglais) de «blessure auto-infligée à une industrie automobile canadienne déjà meurtrie». Autoriser les importations de véhicules électriques chinois, s’est-elle exclamée, risque de transformer le Canada en «décharge» et de mettre en danger les emplois dans le secteur automobile avant les négociations de révision de l’ACEUM. En présentant la politique commerciale des grandes entreprises et de l’État comme une défense des travailleurs, l’appareil syndical promeut à nouveau le nationalisme d’«Équipe Canada», qui divise les travailleurs de l’automobile à l’échelle internationale et subordonne les travailleurs canadiens aux intérêts de l’oligarchie financière du pays.
La question fondamentale posée par l’accord commercial n’est pas de savoir si Ottawa doit s’aligner plus étroitement sur Washington ou rechercher un compromis limité avec Beijing. La vraie question est que la classe ouvrière est entraînée dans une lutte entre des puissances capitalistes rivales et des factions rivales au sein de la classe dirigeante canadienne, chacune déterminée à défendre ses profits aux dépens des travailleurs dans le contexte de l’effondrement de l’ancien ordre économique mondial.
La classe ouvrière doit adopter une réponse socialiste indépendante. Elle doit rejeter le nationalisme d’«Équipe Canada», un programme de collaboration de classe utilisé pour lier les travailleurs à l’État et aux grandes entreprises. Elle doit rejeter la sinophobie et le poison protectionniste, qui servent à diviser les travailleurs et à légitimer le militarisme. Les travailleurs canadiens n’ont aucun intérêt à mener une guerre commerciale, et encore moins une guerre armée, contre la Chine, ni à être contraints de se soumettre à Washington.
La lutte doit être menée pour forger l’unité internationale des travailleurs au-delà des frontières, y compris au Canada, en Chine, aux États-Unis et au Mexique, contre les grandes entreprises et les gouvernements à leur service. La défense des emplois, des salaires et du niveau de vie nécessite de rompre avec les appareils syndicaux qui collaborent pleinement dans l’implémentation des exigences des entreprises et promeuvent la compétitivité nationale. Les travailleurs doivent s’organiser de manière indépendante, créer des comités de base et relier leurs luttes à celles des travailleurs du monde entier confrontés à la même offensive des entreprises, par le biais de l’Alliance ouvrière internationale des comités de base (International Workers Alliance of Rank-and-File Committees – IWA-RFC).
Avant tout, la lutte contre la guerre commerciale et les attaques contre les travailleurs exige une rupture politique avec le système capitaliste qui produit ces crises. La transition vers les véhicules électriques, le commerce agricole et l’avenir de la production industrielle ne peuvent être laissés entre les mains des grandes entreprises et de leurs représentants politiques. Ils doivent être réorganisés en fonction des besoins sociaux, grâce à la propriété publique et au contrôle démocratique des moyens de production, dans le cadre d'un programme socialiste unissant les travailleurs à l’échelle internationale face aux rivalités impérialistes et à l’exploitation capitaliste.
(Article paru en anglais le 20 janvier 2026)
