Perspective

L'offensive de Washington contre Cuba et l'Amérique latine: un front clé dans la campagne capitaliste pour abolir le XXe siècle

Matanzas, Cuba [Photo by Greg0611 / CC BY 4.0]

Alors que l'île était totalement plongée dans le noir lundi, le président américain Donald Trump s'est vanté auprès des journalistes de ce qu’il croyait «qu’il aurait l'honneur de prendre Cuba. C'est un grand honneur.»

«Que je la libère ou que je la prenne, je pense que je pourrais en faire tout ce que je veux», a-t-il déclaré avec une arrogance qui ferait même rougir Theodore Roosevelt, l’architecte de la diplomatie du «gourdin».

Ces déclarations arrogantes interviennent après une série de concessions majeures de la part de La Havane depuis que Trump a désigné Cuba comme «urgence nationale» le 29 janvier et imposé un embargo énergétique total contre l'île.

En quelques semaines, le gouvernement cubain a annoncé de vastes «réformes» économiques étendant les entreprises privées et autorisant les partenariats public-privé; il a invité des «experts» du FBI sur l'île pour aider à enquêter sur une incursion armée de terroristes américano-cubains; il a courtisé ouvertement les entreprises américaines et les capitalistes «gusano» exilés à Miami; et il a confirmé des discussions en cours avec l'administration Trump sur le blocus des carburants et la «coopération en matière de sécurité».

Le président cubain Miguel Díaz‑Canel a dénoncé mercredi les menaces «quasi quotidiennes» de Trump et promis une « résistance inébranlable », mais les actions de son gouvernement signalent une capitulation. Le vice-Premier ministre Oscar Pérez-Oliva a déclaré à NBC News que «Cuba est ouverte à des relations commerciales fluides avec les entreprises américaines» et «également avec les Cubains résidant aux États-Unis et leurs descendants».

C’est là un renversement historique de l'interdiction de longue date de Fidel Castro concernant les capitaux de l’exil, justifiée comme une défense contre précisément ces couches qui cherchaient à restaurer l'ère semi-coloniale par des invasions, des attentats terroristes et des tentatives d'assassinat.

Pourtant, cela n'a en rien apaisé les exigences de la Maison-Blanche en faveur d'un changement de régime. Le secrétaire d'État Marco Rubio, assis aux côtés de Trump dans le Bureau ovale mardi, a qualifié d'insuffisantes les mesures pro-entreprises prises par La Havane: «Ils ne peuvent pas régler le problème. Ils doivent donc agir de façon radicale. Ce qu'ils ont annoncé hier n'est pas assez radical. Cela ne résoudra rien.»

USA Today a rapporté que l'équipe de Trump discutait d'une «porte de sortie» pour Díaz-Canel, concernant la future présence de la famille Castro sur l'île et des accords sur «les ports, l'énergie et le tourisme» — en d'autres termes, un accord de recolonisation négocié.

Le siège de Cuba par les États-Unis fait partie intégrante d'une offensive impérialiste plus vaste, menée conformément au «corollaire Trump» de la doctrine Monroe, qui affirme le droit de Washington de dicter directement le sort de chaque pays de l'hémisphère et de s'approprier toutes ses ressources.

Au-delà des querelles sur comment elle est présentée au public américain, cette opération génocidaire de changement de régime bénéficie du soutien des deux partis et des grands médias. Le député démocrate Ro Khanna, considéré comme appartenant à l'aile «progressiste» du parti, a écrit avec approbation sur X: « Un accord permettrait aux entrepreneurs américains et cubains d'investir à Cuba et d'aider le pays à se redresser et à se moderniser économiquement.»

Au sommet «Bouclier des Amériques» tenu à Miami au début du mois, Trump a réuni des régimes d'extrême droite et ses alliés d'Argentine, d'Équateur, du Paraguay, du Chili et d'ailleurs dans l'hémisphère autour d'un programme commun de militarisation, de répression de masse et d’attaque massive du niveau de vie et des services sociaux.

«Cuba vit ses derniers instants», a déclaré Trump aux dirigeants fascisants de la région, qui l’applaudissaient.

Les États-Unis déploient des troupes et ouvrent des bureaux du FBI et de l'armée en Équateur dans le cadre de l'«Opération Extermination Totale», prétendant lutter contre des «narco-terroristes». Dans cette offensive conjointe on a non seulement mis le feu aux maisons paysannes, bombardé des zones rurales et torturé des travailleurs, mais la Colombie a également dénoncé la mort de 27 personnes sur son territoire lors d'une frappe aérienne lancée depuis l'Équateur. Parallèlement, les tribunaux équatoriens ont suspendu le principal parti d'opposition bourgeois, le Révolution Citoyenne de Rafael Correa.

Le commandement sud du Pentagone est en train de garantir agressivement l’installation de bases militaires dans toute la région et l’extension des opérations navales dans les Caraïbes et dans le Pacifique, notamment par une campagne de bombardements continue qui a déjà coûté la vie à au moins 157 pêcheurs, accusés sans preuves de trafic de drogue.

Trump a également menacé à plusieurs reprises de prendre le contrôle militaire du canal de Panama et du Groenland, tout en appelant fréquemment à l'invasion et au bombardement du Mexique.

Considérant le Venezuela comme un territoire conquis, Trump a récemment proposé sur les réseaux sociaux que le pays devienne le 51e État américain, à l'instar de déclarations similaires concernant le Canada. L'enlèvement du président Nicolás Maduro et de son épouse, survenu lors d'un bombardement aérien à Caracas, a ouvert la voie à la CIA et au pillage de ses richesses pétrolières et minières par les grands trusts.

Le secrétaire au Trésor de Trump a déclaré que l'Argentine était la «pièce maîtresse» de la stratégie américaine dans la région et Javier Milei a cédé le contrôle de l'Atlantique Sud au Pentagone sous prétexte de contrer les opérations de pêche chinoises. Il a imposé une «réforme» du travail visant explicitement à effacer plus de 100 ans d’acquis sociaux pour les travailleurs et a défendu les crimes de la dernière dictature militaire soutenue par les États-Unis.

Après avoir apporté un soutien coercitif similaire à des candidats d'extrême droite en Argentine, au Honduras et au Costa Rica, Trump a soutenu l'élection au Chili de José Antonio Kast, un admirateur déclaré de la dictature d'Augusto Pinochet qui lance déjà un programme de thérapie de choc économique, inspiré de la politique de Milei.

Il ne s'agit pas seulement là de géopolitique; c'est une lutte de classes. L'objectif est d'anéantir les acquis sociaux et démocratiques obtenus par les travailleurs des Amériques au cours du XXe siècle, achevant ainsi la contre-révolution sociale entreprise par les dictatures militaires du siècle dernier. Ceci est indissociable des efforts de Trump pour instaurer un régime fasciste aux États-Unis.

La punition collective de Cuba

Sans même qu’un missile soit tiré sur l'île, l'étranglement économique de Cuba engendre des ravages d'une ampleur comparable à celle d'une guerre. Après l’enlèvement de Maduro début 2026, les États-Unis ont interrompu les livraisons de pétrole vénézuélien et ont menacé le Mexique et d'autres fournisseurs de droits de douane exorbitants en cas d'exportation de carburant vers Cuba. La présidente mexicaine, Claudia Sheinbaum, a suspendu les livraisons de pétrole en janvier. Le Brésil et la Colombie, tous deux dirigés par des leaders de «gauche» et grands exportateurs de pétrole, ont également refusé de rompre l'embargo.

Ce n’est pas simplement là une capitulation mais une complicité dans la défense des intérêts capitalistes locaux qui cherchent à se positionner comme partenaires mineurs dans le partage néocolonial de l'hémisphère par Washington.

L'isolement de Cuba est flagrant. L'Équateur a expulsé des diplomates cubains; le Nicaragua a restreint l'exemption de visa pour les Cubains; et des pays comme le Guatemala, le Honduras et la Jamaïque ont mis fin aux accords de coopération médicale qui fournissaient à La Havane des devises étrangères essentielles.

Le réseau électrique cubain, dépendant de centrales thermiques vétustes datant de l'époque soviétique et d'un vaste ensemble de générateurs diesel, a atteint un point de rupture. Le 16 mars, l'ensemble du réseau national s'est effondré, plongeant l'île dans le noir. Après 29 heures, le courant n'a été que partiellement rétabli.

Une habitante de Matanzas a confié au WSWS que son quartier était privé d'électricité depuis plusieurs jours. L'eau potable est rationnée et le gaz de cuisine est tout simplement inaccessible. Elle a raconté qu'un proche était récemment décédé des suites de l'effondrement du système de santé, qui coûte déjà d'innombrables vies.

Le système de santé a une liste d'attente de près de 100 000 interventions «non urgentes», dont celles de plus de 11 000 enfants. Dans de nombreux cas, «non urgent» signifie simplement «pas encore décédé».

L’analyste énergétique Jorge Piñón a averti: «Je n’ai jamais vu ni étudié un pays où 100 pour cent du carburant disparaît.»

Dans ces conditions, des manifestations de petite taille mais significatives ont éclaté: des étudiants universitaires organisant des occupations de sites contre l'effondrement de l'éducation, des quartiers ouvriers tapant sur des casseroles pour réclamer de l'électricité et de la nourriture, et des émeutes comme celle récemment survenue à Morón, où des manifestants ont incendié des meubles dans un bureau du Parti communiste.

Un front dans la marche pour abolir le XXe siècle

L’offensive impérialiste contre Cuba revêt un caractère particulièrement vindicatif. Washington ne se contente pas de poursuivre des intérêts commerciaux et financiers; elle mène simultanément une campagne de représailles historiques contre deux révolutions – celle de 1959 à Cuba et celle de 1979 en Iran – qui ont renversé des régimes fantoches américains.

Comme l'a souligné le Comité international de la Quatrième Internationale, la révolution cubaine ne représentait pas un renversement socialiste des rapports de propriété capitalistes sous la direction consciente de la classe ouvrière. Au contraire, ses expropriations de biens appartenant à des entreprises américaines, ses réformes agraires et ses mesures sociales dans les domaines de la santé et de l'éducation constituaient une variante radicale des mouvements nationalistes bourgeois et anticoloniaux qui ont accédé au pouvoir dans une grande partie du monde au XXe siècle, inspirés en fin de compte par la révolution russe de 1917.

Aujourd’hui, sous le fouet de la crise capitaliste mondiale et de la frénésie guerrière, les classes dirigeantes sont déterminées à «abolir le XXe siècle» — à ramener l’humanité aux conditions du XIXe siècle: l’exploitation à outrance, l’assujettissement colonial et les régimes militaro-policiers.

Le groupe de réflexion américain Jamestown Foundation a noté dans un rapport de janvier que la chute de Cuba «serait perçue par les pays du Sud comme la preuve définitive de l’incapacité de la Russie, de la Chine ou de quiconque d’autre à fonctionner comme un centre de pouvoir alternatif».

La réaction des gouvernements de la soi-disant «vague rose» en Amérique latine et de ceux de la Russie et de la Chine face au sort de Cuba révèle leur faillite et la supercherie de «l'intégration régionale» ou des BRICS en tant que contrepoids à l'impérialisme américain.

Mais l'offensive féroce contre Cuba et la tentative de forger un axe contre-révolutionnaire de régimes d'extrême droite en Amérique latine ne sont pas des signes de force de l'impérialisme américain, mais bien plutôt de sa profonde faiblesse.

L’agonie de Cuba est liée à l’effondrement plus large de l’ordre mondial d’après 1945, qui reposait sur l’hégémonie économique et militaire des États-Unis, et à l’impossibilité de reconstruire cet ordre sur une autre base capitaliste, y compris celle de la multipolarité.

Vers une offensive internationale de la classe ouvrière

Si l’étranglement de Cuba ne peut être stoppé en faisant appel à des gouvernements nationalistes bourgeois complices, sur quelle base sociale peut-on s’y opposer ?

La réponse se trouve dans la classe ouvrière internationale. Le blocus de Cuba est indissociable de l'agression dont sont victimes les travailleurs partout dans le monde, y compris aux États-Unis. La flambée des prix du pétrole, alimentée par la guerre criminelle menée contre l'Iran, attise déjà une inflation et une austérité qui rappellent celles des années 1970, lorsque les chocs pétroliers avaient déclenché d'importantes luttes des classes en Amérique latine et au-delà.

La riposte de classe face à la torture infligée à Cuba doit s'inscrire dans une lutte plus large contre la guerre impérialiste et la contre-révolution sociale. Les travailleurs des États-Unis, du Canada, d'Amérique latine et du monde doivent exiger la levée immédiate et inconditionnelle de l'embargo et de toutes les sanctions afin de mettre fin à la famine qui frappe la classe ouvrière cubaine et de lui permettre de régler ses comptes avec son élite dirigeante.

La défense de Cuba n’est pas une question «nationale» au sens où l’entendent depuis longtemps les organisations staliniennes et de la pseudo-gauche.

Comme l'expliquait David North dans sa conférence de 1993 intitulée «Révolution permanente et la question nationale aujourd'hui», Trotsky a démontré que l'impérialisme avait «sonné le glas de l'État-nation même». De plus, «l'impossibilité de résoudre, à l'époque de l'impérialisme, le moindre problème fondamental de l'humanité sur une base nationale» avait fait de la perspective d'une «libération nationale» sous direction bourgeoise autochtone une utopie réactionnaire. L'histoire de Castro et de la myriade des icônes de la «libération nationale» l'ont confirmé: toutes s’appuyaient sur le cadre de l'État-nation, cherchaient à balancer entre l’impérialisme et le stalinisme et ont laissé la classe ouvrière en payer le prix lorsque leurs apparents acquis se sont effondrés.

La vague actuelle de capitulations de la part des gouvernements cubain et vénézuélien, ainsi que d’autres gouvernement de la «marée rose» confirme par la négative la théorie de la révolution permanente de Trotsky: à l’époque de l’impérialisme, aucune des tâches démocratiques et sociales fondamentales auxquelles sont confrontés les pays opprimés ne peut être résolue au niveau national avec des directions bourgeoises ou petites-bourgeoises. La seule base viable pour la défense de Cuba – et de tous les acquis des travailleurs du XXe siècle – est la mobilisation internationale et indépendante de la classe ouvrière pour la conquête du pouvoir, comme partie de la révolution socialiste mondiale.

Cela implique la construction de partis véritablement révolutionnaires à Cuba et dans toute l'Amérique latine, en tant que sections du Comité international de la Quatrième Internationale, afin de doter la prochaine éruption de la lutte des classes d'une direction socialiste consciente.

(Article paru en anglais le 19 mars 2026)

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