Le gouvernement libéral du Canada obtient la majorité parlementaire après avoir été minoritaire pendant sept ans

Le Premier ministre canadien Mark Carney s'adresse aux troupes au manège militaire de Fort York à Toronto, le 9 juin 2025, juste avant d'annoncer une augmentation immédiate de 17 % des dépenses militaires. [Photo: Mark Carney/Facebook]

Le gouvernement libéral du Canada a formé une majorité parlementaire à la suite de ralliements de députés d'autres partis et de victoires lors de trois élections partielles tenues plus tôt ce mois-ci. Pour la première fois depuis octobre 2019, un gouvernement libéral majoritaire est au pouvoir à Ottawa.

L'obtention de cette majorité permettra à l'ancien banquier central et actuel Premier ministre Mark Carney d'accélérer le virage à droite qu'il a impulsé sur la scène politique depuis son arrivée au pouvoir en mars 2025, en remplacement de Justin Trudeau.

Carney et certains acteurs clés du monde des affaires canadien espèrent utiliser ce gouvernement majoritaire pour intensifier une offensive dévastatrice contre l'emploi et les services publics afin de financer l'explosion prévue des dépenses militaires au cours de la prochaine décennie et l'enrichissement de l'oligarchie financière canadienne.

La majorité de Carney a été obtenue grâce au soutien de puissants segments de la classe dirigeante capitaliste, au moyen d'une série d'accords secrets conclus avec des députés. Ces derniers estiment qu'un gouvernement majoritaire sera mieux protégé de la pression populaire – aussi déformée et atténuée soit-elle au sein du système parlementaire capitaliste – et donc plus à même d'imposer des politiques impopulaires.

Le monde des affaires canadien exige du gouvernement qu'il agisse avec « audace » en imposant des « sacrifices » aux travailleurs. Le Globe and Mail, porte-parole traditionnel de l'élite financière, a reproché à Carney, dans un éditorial publié mardi, de ne pas avoir réduit plus drastiquement les services publics et les dépenses sociales dans le budget de novembre dernier ; le journal a ensuite ajouté que, fort de sa majorité parlementaire, il a désormais l'occasion de « créer une économie plus compétitive et plus entrepreneuriale [...] il suffit d'un peu d'audace politique ».

Un réalignement de la politique

Depuis novembre 2025, quatre députés conservateurs ont rejoint le gouvernement, dont Chris d’Entremont (Nouvelle-Écosse), Mark Ma (Markham), Matt Jeneroux (Edmonton) et, plus récemment, Marylin Gladu (Sarnia-Lambton-Bkegwanong), députée d’extrême droite. Le 11 mars, Lori Idlout (Nunavut) a quitté le caucus néo-démocrate, déjà décimé et réduit à seulement sept députés lors des élections législatives de 2025.

Malgré ces cinq défections, Carney et ses libéraux n’ont pas obtenu la majorité absolue (deux sièges si l’on inclut le président de la Chambre, qui ne vote généralement pas). Le 14 avril, les libéraux ont remporté trois élections partielles visant à pourvoir des sièges vacants à la Chambre des communes. Deux des élections partielles se déroulaient dans des bastions libéraux de la région de Toronto, précédemment détenus par des ministres du cabinet Trudeau – Chrystia Freeland et Bill Blair – que Carney avait écartés car il les jugeait trop proches de son prédécesseur. La troisième, dans la circonscription de Terrebonne, en banlieue de Montréal, a été ordonnée par la Cour suprême en raison d'irrégularités électorales.

Souligne le large appui dont bénéficie un « gouvernement stable » au sein de la bureaucratie syndicale et des cercles sociaux-démocrates traditionnels, l'une des nouvelles députées libérales élues était Dolly Begum, qui était jusqu'en février chef adjointe du NPD de l'Ontario.

Chacune de ces défections est révélatrice. Elles indiquent un réalignement au sein de l'establishment politique en réponse à la profonde crise provoquée par la volonté de l'impérialisme américain d'annexer le Canada dans le cadre de la stratégie de « Grande Amérique du Nord » de Trump, visant à préparer Washington à une guerre contre la Chine et d'autres rivaux, et la menace que cela représente pour le capitalisme canadien, ses profits, ses intérêts impérialistes et l'État fédéral.

Depuis que Trudeau a ramené les libéraux au pouvoir en 2015 avec une majorité, le parti favori de la bourgeoisie canadienne s'est fortement appuyé sur son alliance corporatiste avec la bureaucratie syndicale pour étouffer la lutte des classes et poursuivre un programme de droite pro-patronal.

La rhétorique « progressiste » de Trudeau, amplifiée par les bureaucrates syndicaux lors de leur campagne « N'importe qui sauf Harper » en 2015 pour évincer le premier ministre conservateur Stephen Harper, s'est rapidement révélée être une imposture. Une fois au pouvoir, les libéraux ont poursuivi sur la lancée de Harper. Austérité budgétaire, soutien à la guerre menée par les États-Unis pour un changement de régime en Syrie, préparatifs de guerre contre la Russie par un soutien indéfectible au gouvernement ukrainien d'extrême droite, réarmement massif et répression brutale des réfugiés dans le cadre du prétendu « Accord sur les tiers pays sûrs » avec les États-Unis : tels furent les principaux traits du premier mandat de Trudeau, entre 2015 et 2019.

Les travailleurs et les jeunes, dupés par les bureaucraties syndicales et autres forces « progressistes » qui les avaient incités à soutenir les libéraux en 2015 pour instaurer un « changement » après près d'une décennie de règne conservateur, ont refusé de leur accorder une seconde majorité. Après les élections de 2019, Trudeau n'a conservé le pouvoir que grâce au soutien du Nouveau Parti démocratique (NPD) social-démocrate et à l'appui indéfectible des bureaucraties syndicales. Bien que le NPD n'ait remporté aucun siège sous la direction de son chef de droite, Jagmeet Singh, il détenait la balance du pouvoir à la Chambre des communes et l'a conservée après les élections de 2021.

Le NPD a ainsi permis aux libéraux de gouverner pendant qu'ils renflouaient les entreprises canadiennes à hauteur de centaines de milliards de dollars durant la pandémie de COVID-19 et infectaient des millions de travailleurs par leurs politiques privilégiant les profits à la santé publique. En 2022, le gouvernement libéral, soutenu par le NPD, s'est assuré que le Canada joue un rôle majeur dans la guerre menée par les États-Unis et l'OTAN contre la Russie en Ukraine, et il a approuvé sans réserve le génocide des Palestiniens à Gaza, perpétré par Israël avec le soutien de l'impérialisme, à partir d'octobre 2023. Sur le plan intérieur, Trudeau, puis Carney, ont imposé des mesures d'austérité budgétaire par le biais de transferts aux provinces inférieurs à l'inflation et ont mené une offensive systématique contre les droits démocratiques, notamment le droit de grève.

Le NPD, la bureaucratie syndicale et le gouvernement Carney

Si Carney a aujourd'hui l'occasion de poursuivre et d'intensifier cette offensive anti-travailleurs, c'est avant tout à cause de la répression et de la marginalisation politique de la classe ouvrière par les syndicats et leurs alliés du NPD. De l'automne 2021 à 2025, une importante vague de grèves a déferlé sur tous les secteurs de l'économie canadienne. Du secteur public du Nouveau-Brunswick au personnel de soutien scolaire de l'Ontario, en passant par les fonctionnaires du Québec, les dockers de la côte ouest, les employés des compagnies aériennes et les postiers, fin 2024 et à l'automne 2025, les travailleurs se sont mobilisés pour s'opposer aux réductions salariales, aux budgets d'austérité et à la dégradation de leurs conditions de travail. Les syndicats ont œuvré sans relâche pour contenir ces luttes dans le carcan du système de négociation collective pro-patronal, permettant ainsi aux travailleurs d'exprimer leur colère lors de grèves isolées avant que les gouvernements fédéral et provinciaux, ainsi que les entreprises privées, ne mettent en œuvre leurs attaques. Chaque fois que les travailleurs se trouvaient en position de force, les dirigeants syndicaux sont intervenus pour saboter leurs luttes.

Lorsque 55 000 employés du secteur de soutien scolaire ont bravé l'interdiction draconienne de grève imposée par le gouvernement de droite de Ford en Ontario, suscitant l'appui d'une plus large partie des travailleurs en faveur d'une grève générale, les dirigeants syndicaux sont intervenus pour étouffer le mouvement et gagner du temps afin que Ford puisse imposer des reculs majeurs. Les travailleurs ont résisté à la collusion des directions syndicales avec les grandes entreprises et le gouvernement, en organisant une série de grèves de masse et en rejetant systématiquement les conventions collectives proposées par leurs dirigeants syndicaux. Cependant, cette opposition militante à l'austérité et aux baisses de salaires n'a pas pu s’exprimer politiquement.

La grève des travailleurs de l'éducation de l'Ontario en 2022, qui a failli déclencher une grève générale provinciale, a marqué une nouvelle étape dans la résistance de la classe ouvrière à l'austérité capitaliste et aux baisses de salaires. Ci-dessus, des grévistes et leurs sympathisants se rassemblent devant l'Assemblée législative de l'Ontario, le 4 novembre 2022.

Lors des élections fédérales de l'année dernière, les travailleurs ont dénoncé le rôle méprisable joué par le NPD et ses alliés syndicaux. Les sociaux-démocrates ont vu leur score électoral fondre des deux tiers pour atteindre un minuscule 6,1 %, et se sont retrouvés réduits à un groupe parlementaire croupion de seulement 7 députés, soit cinq de moins que le nombre requis pour obtenir le statut de parti officiel.

Malgré tout, le NPD a continué de soutenir le gouvernement Carney. En novembre, le parti s'est allié au seul député vert pour assurer l'adoption du premier budget de Carney, qui imposait de nouvelles mesures d'austérité et une augmentation de plus de 80 milliards de dollars des dépenses militaires d'ici 2030. Conformément aux objectifs de l'OTAN, Carney s'est depuis engagé à tripler les dépenses de défense pour les porter à 150 milliards de dollars par année d'ici 2035 et a investi des milliards dans le renforcement de la base militaro-industrielle du Canada.

L'alliance entre le syndicat, le NPD et les libéraux se poursuit, même maintenant que Carney a formé une majorité, et même si les grands médias reconnaissent qu'il a repris bon nombre de ses politiques aux conservateurs et à leur chef d'extrême droite, Pierre Poilievre. Le nouveau chef du NPD, Avi Lewis, a rencontré Carney le 16 avril dans un esprit de dialogue et de collaboration.

Le caractère corporatiste de ce partenariat s'est manifesté dans le nouveau conseil consultatif Canada–États-Unis de Carney, dévoilé la semaine dernière. Cet organisme, qui vise à aider le gouvernement à négocier un nouvel accord commercial avec Trump afin de consolider la position du Canada comme partenaire impérialiste mineur au sein de la « Forteresse Amérique du Nord » de l'impérialisme américain, comprend la présidente d'Unifor, Lana Payne, et la présidente de la Fédération du travail du Québec, Magali Picard, ainsi que de nombreux PDG et dirigeants de groupes de pression patronaux. Des politiciens conservateurs retraités comme Lisa Raitt, Jean Charest et Erin O'Toole en sont également membres.

La nouvelle majorité de Carney repose sur un appel concerté à la droite conservatrice, qui, sous la direction du chef fédéral Pierre Poilievre, s'est de plus en plus transformée en une formation d'extrême droite semblable aux républicains américains. Le premier ministre populiste de droite de l'Ontario, Doug Ford, qui avait déclaré avant les élections partielles de ce mois-ci espérer que Carney obtienne une majorité parlementaire, a affirmé que cette majorité renforcerait la position de négociation de l'impérialisme canadien lors des prochaines négociations commerciales avec les États-Unis.

La défection de la conservatrice d'extrême droite Marylin Gladu en dit long sur le programme de guerre de classe des libéraux. Gladu était une figure de proue du « Convoi de la liberté », un mouvement d'extrême droite qui a occupé le centre-ville d'Ottawa et deux postes frontaliers américains en 2022 pour exiger le démantèlement complet des mesures de santé publique contre la COVID-19. Il s'agissait d'une tentative de renversement du gouvernement Trudeau. Gladu a également manifesté son opposition au droit à l'avortement et son soutien aux « thérapies de conversion », une pratique pseudo-scientifique et abusive visant à « convertir » les personnes LGBTQ+.

L'impérialisme canadien cherche désespérément à poursuivre son programme agressif. Ses plans de réarmement et de guerre mondiale contre la Russie et la Chine, ainsi que sa défense de ses profits et de ses marchés dans un contexte de guerre commerciale mondiale, ne peuvent être menés sans intensifier la lutte de classe contre les travailleurs, une lutte menée sans relâche par les gouvernements de tous bords politiques depuis quarante ans.

Aucune faction de la classe dirigeante ni aucun de ses représentants politiques ne s'oppose à Trump sur une base sociale progressiste. L’opposition, lorsqu’elle existe au sein des cercles dirigeants, repose sur le constat que la politique économique de « l’Amérique d’abord » de Trump et sa menace d’annexion du Canada contreviennent aux intérêts de l’impérialisme canadien, notamment au « droit » de l’élite financière canadienne à s’approprier en premier la plus-value extraite du travail des travailleurs canadiens. Les bureaucraties syndicales et le NPD tentent de dissimuler cette réalité derrière leur propagande réactionnaire « Équipe Canada », qui prétend faussement que les travailleurs et les employeurs canadiens partagent des intérêts communs les unissant dans la lutte contre Trump.

En réalité, la classe dirigeante canadienne adopte de plus en plus des politiques semblables à celles de Donald Trump. Celles-ci comprennent une augmentation considérable des dépenses militaires, un renforcement des pouvoirs policiers et des attaques contre les immigrants et les droits démocratiques. Les alliés des travailleurs canadiens ne se trouvent ni dans les conseils d’administration des entreprises d’Ottawa, de Toronto, de Montréal, de Calgary et de Vancouver, ni autour de la table du cabinet du gouvernement libéral majoritaire de Carney. Ils se trouvent plutôt dans les usines et sur les chantiers du Midwest industriel, de la Californie et du sud des États-Unis, ainsi que dans les maquiladoras du nord du Mexique. Unifier la classe ouvrière nord-américaine dans la lutte contre la guerre, la dictature et les atteintes aux droits des travailleurs exige avant tout un programme socialiste et internationaliste, et une direction révolutionnaire capable de le défendre : le Parti de l’égalité socialiste, section canadienne du Comité international de la Quatrième Internationale. Quiconque partage cette perspective devrait adhérer au PES et contribuer à le bâtir en tant que parti socialiste révolutionnaire de la classe ouvrière.

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