Le gouvernement américain a clairement indiqué qu'il ne fournirait aucune explication, et encore moins d'excuses, après la mort de deux agents de la CIA dans un accident de la route survenu lors d'une opération antidrogue présumée dans l'État mexicain de Chihuahua – une opération qui, selon le gouvernement fédéral mexicain, aurait été menée sans son autorisation et à son insu.
L'incident se serait produit à 2 h du matin dans une zone isolée de la Sierra Madre, lorsque le véhicule a quitté la route, s'est écrasé et a explosé.
Dans un premier temps, l'ambassadeur américain Ronald Johnson – ancien béret vert et agent de la CIA – a affirmé que les victimes étaient simplement des « membres du personnel de l'ambassade des États-Unis ».
Il a cependant rapidement été révélé que les personnes décédées n'étaient pas des bureaucrates américains ordinaires, mais des agents de la CIA menant une mission secrète.
Les agents de la CIA figurent parmi les premières victimes de l'escalade de la guerre menée par Trump en Amérique latine, après la mort en février d'un caporal tombé de l'USS Iwo Jima lors d'une opération dans les Caraïbes.
La dimension politique de l'affaire s'est accrue lorsque la présidente mexicaine Claudia Sheinbaum a révélé que les quatre personnes présentes dans le véhicule «travaillaient conjointement » sur une mission dont le gouvernement fédéral n'avait pas été informé.
Pourtant, alors que le gouvernement américain mène des opérations de police et de renseignement de l'autre côté de la frontière sans même avertir les autorités mexicaines, la réaction de Sheinbaum a été remarquablement mesurée. Elle s'est contentée d'adresser une lettre à l'ambassade américaine pour demander des informations.
Le Wall Street Journal, quotidien pro-Trump, s'est réjoui : « Elle aurait pu choisir d'exprimer son indignation face à une violation flagrante de la souveraineté mexicaine. Au lieu de cela, elle a opté pour une réponse discrète. »
La Maison-Blanche a rejeté avec arrogance cette simple demande. La porte-parole de la Maison-Blanche, Karoline Leavitt, a déclaré à Fox News que Trump était « très mécontent » de la réaction de Sheinbaum, ajoutant : « Je pense que le président conviendrait qu'un peu de compassion de la part de Claudia Sheinbaum serait très appréciée pour les deux vies américaines perdues. »
Le cabinet de sécurité mexicain a enfoncé le clou, présentant presque des excuses dans un communiqué prudemment formulé samedi. Après avoir souligné diplomatiquement que l'opération avait violé la loi mexicaine, il a exprimé « ses plus profonds regrets pour la mort de quatre personnes – deux membres du personnel de l'État et deux agents américains – lors de l'accident survenu à Chihuahua le 19 avril, et présente ses plus sincères condoléances et sa solidarité à leurs familles, collègues et proches en cette période difficile ». Le cabinet a ensuite réaffirmé « sa volonté de maintenir une relation étroite, sérieuse et respectueuse avec le gouvernement des États-Unis, dans l'intérêt de la sécurité des deux pays ».
Román Oseguera Cervantes, directeur de l'Agence d'enquête de l'État de Chihuahua, et son garde du corps Manel Méndez se trouvaient également dans le véhicule. Chihuahua est l'un des rares États gouvernés par le Parti d'action nationale (PAN), parti d'opposition de droite, et la gouverneure María Eugenia (Maru) Campos a refusé de fournir des informations sur l'opération.
Des révélations ultérieures ont mis au jour l'ampleur des activités clandestines américaines. Deux responsables américains, s'exprimant sous couvert d'anonymat auprès de The Intercept, ont confirmé que la CIA menait des opérations clandestines au Mexique, en collaboration avec des forces de police étatiques et d'autres agences préalablement habilitées. Selon ces sources, les Américains sont morts après une descente contre un laboratoire de drogue de synthèse. Il est également apparu qu'un agent était entré au Mexique avec un permis de tourisme et l'autre avec un passeport diplomatique.
Contrairement à la réaction de Sheinbaum, cet incident a suscité l'inquiétude au sein de la classe ouvrière mexicaine et de la population en général, face à la violence débridée et à la criminalité flagrante dont fait preuve l'administration Trump à travers le continent et le monde.
Dans un commentaire publié sur le World Socialist Web Site, un ouvrier de General Motors à Silao a dénoncé l'intervention américaine au Mexique et les guerres menées par les États-Unis à travers le monde, ainsi que la réaction de l'administration Sheinbaum :
Le gouvernement soutient les guerres américaines et la participation des sociétés, dont General Motors dans mon cas. La seule opposition viendra des travailleurs. Il appartient à la base de s'opposer aux politiques du capitalisme et de lutter contre l’extraction de profit venant de la souffrance d'autrui dans la guerre.
Le contexte plus large souligne l'urgence de cet appel :
- Depuis septembre, le Pentagone mène des opérations de bombardement contre des bateaux de pêche dans le Pacifique et les Caraïbes, ayant déjà causé la mort d'au moins 186 travailleurs innocents.
- En janvier, des bombes américaines se sont abattues sur la métropole de Caracas dans le cadre d'une opération visant à kidnapper le président vénézuélien Nicolás Maduro.
- En Équateur, des opérations conjointes ont consisté à incendier et à bombarder des maisons d'agriculteurs, ainsi qu'à détenir et à torturer des travailleurs agricoles.
- Washington poursuit sa guerre d'anéantissement contre l'Iran et son soutien au génocide israélien à Gaza et à la destruction du Liban.
- La semaine dernière, le commandant du Commandement Sud des États-Unis, Francis L. Donovan, a lancé le Commandement de la guerre autonome du Sud (SAWC), conçu pour déployer des systèmes autonomes et sans pilote à travers l'Amérique latine.
- Alors que Trump menace de s'en prendre à Cuba après l'Iran, l'île continue d'être privée de pétrole avec la complicité de Sheinbaum et d'autres gouvernements de la région.
Les dangers auxquels le Mexique est directement confronté en raison de l'agression américaine sont innombrables :
- L'année dernière, le département d'État américain a désigné six cartels mexicains comme organisations terroristes étrangères, jetant ainsi les bases juridiques d'une intervention militaire.
- Immédiatement après l'attaque contre le Venezuela, Trump a déclaré que « les cartels contrôlent le Mexique » et a menacé de mener des opérations militaires directes sur le territoire national.
- En janvier, une initiative passée presque inaperçue a été la création, par le Commandement Nord des États-Unis (USNORTHCOM), qui couvre le Canada, les États-Unis et le Mexique, de la Force opérationnelle interarmées et inter-agences contre les cartels (JIATF-CC), chargée de coordonner les efforts de renseignement américains pour « identifier, perturber et démanteler les réseaux des cartels ».
- La Maison-Blanche a commémoré cette année le 250e anniversaire de la guerre américano-mexicaine en la célébrant comme une conquête « légendaire » qui façonne encore aujourd'hui la politique américaine dans la région.
- Trump a de fait relancé et étendu la doctrine Monroe, la transformant en ce que les responsables ont qualifié de politique de guerre hémisphérique. Le secrétaire à la Défense, Pete Hegseth, a qualifié cette approche de doctrine de « Grande Amérique du Nord ».
- Fin février, l'armée mexicaine a tué Nemesio Oseguera, chef du cartel de Jalisco Nouvelle Génération, grâce à des renseignements du FBI et de la CIA. Le Los Angeles Times a rapporté que les autorités mexicaines craignaient que, faute d'intervention, Trump ne lance un raid unilatéral sur le sol mexicain. Trump lui-même a ouvertement déclaré : « C'est possible [...] On a déjà vu des choses plus étranges. »
- Brian Finucane, de l'International Crisis Group, a déclaré à The Intercept que certains éléments de l'administration américaine sont impatients de faire du Mexique un champ de bataille dans une nouvelle « guerre mondiale contre le terrorisme » ciblant les cartels.
- Les élections de mi-mandat américaines et la Coupe du monde de la FIFA, organisées conjointement par les États-Unis, le Mexique et le Canada, accentuent le risque d'actions précipitées.
En réalité, les États-Unis mènent des opérations secrètes dans le monde entier sans autorisation. Comme l'explique Carlos Pérez Ricart, chercheur au CIDE mexicain : les agents américains « opèrent, se déplacent et prennent contact sans consulter le gouvernement mexicain [...] que le gouvernement fédéral ait été au courant ou non importe peu, puisqu'il n'a pas les moyens d'empêcher ou de contrôler ces actions ».
Ce qui est crucial, c'est la réaction des deux gouvernements face à cette divulgation involontaire. Washington a réaffirmé son droit présumé d'agir unilatéralement partout dans le monde. Pendant ce temps, Sheinbaum – qui se présente comme une nationaliste de gauche défendant la souveraineté – continue d'approfondir l'intégration économique et militaire du Mexique dans les plans de guerre des États-Unis. Le Mexique est déjà un fournisseur « essentiel » de composants militaires pour le Pentagone, participe à des exercices conjoints avec les forces américaines tout en accueillant des formateurs américains, et s'est engagé dans la guerre commerciale contre la Chine.
Le ministre de la Sécurité, Omar García Harfuch – un responsable de la police et héritier de l'élite politique capitaliste – entretient les liens les plus étroits avec les agences de sécurité américaines et incarne cette intégration. Sa réaction a été de nier de façon absurde toute opération de renseignement américaine en cours au Mexique.
Le gouvernement mexicain a déployé des troupes de la Garde nationale pour harceler, tuer et expulser les migrants se dirigeant vers les États-Unis. Il a également procédé à au moins 92 extraditions de personnes soupçonnées de trafic d'êtres humains vers les États-Unis, en violation des protections constitutionnelles mexicaines.
Parallèlement, l'aveu de Sheinbaum selon lequel elle ignorait tout des opérations menées dans un État frontalier révèle bien plus qu'un simple angle mort. Il démontre qu'au sein de la classe dirigeante mexicaine qu'elle représente, aucun groupe ne s'oppose à la volonté des États-Unis de recoloniser le Mexique et l'Amérique latine. Il n'y a là qu'un empressement, teinté d'appréhension, à obtenir une « juste part » des profits tirés de ce processus, notamment dans le cadre de la renégociation en cours de l'accord commercial Canada–États-Unis–Mexique. Voilà où s'arrête le discours de Sheinbaum sur la défense de la souveraineté nationale.
