L’initiative du premier ministre libéral Mark Carney visant à « moderniser » le Code canadien du travail a pour but de renforcer les pouvoirs autoritaires de l’État afin de réprimer les luttes des travailleurs, alors que son gouvernement sabre les dépenses publiques pour financer le réarmement et la guerre et soutient les grandes entreprises dans leur volonté de rendre le capital canadien plus « compétitif à l’échelle mondiale » en intensifiant l’exploitation des travailleurs.
Ayant pris l’engagement de consacrer la somme astronomique de 5 % du PIB à la guerre d’ici 2035 et d’accroître encore la richesse contrôlée par les milliardaires canadiens, le gouvernement ne peut plus tolérer, même sous leur forme hautement réglementée, les droits de « négociation collective » accordés à la classe ouvrière après la Seconde Guerre mondiale pour gérer les relations de classe.
Carney envisage une réforme en profondeur du Code canadien du travail qui érodera considérablement ce qui reste du droit de grève des travailleurs relevant de la compétence fédérale et de leur capacité déjà précaire à négocier sans ingérence de l’État.
Actuellement, plus d’un million de travailleurs relèvent de la compétence fédérale, dont beaucoup dans des secteurs clés de l’économie, tels que les transports, la logistique et les télécommunications.
Les attaques prévues serviraient de précédents à étendre à l’ensemble du secteur privé, donnant à la classe dirigeante les outils de répression et de coercition étatiques dont elle a besoin pour subordonner toutes les ressources de la société à la conduite de la guerre et au remplissage des coffres des grandes entreprises.
La réforme du Code canadien du travail servira à stimuler la rentabilité des entreprises et financer la guerre impérialiste
Pour donner une idée de ce qui se prépare, il suffit de noter que la réalisation tant vantée par le gouvernement Carney de l’ancien objectif de l’OTAN consistant à consacrer 2 % du PIB aux dépenses militaires ne représente que 40 % des 5 % qu’il s’est engagé à consacrer à la guerre en seulement neuf ans. Les dizaines de milliards de dollars supplémentaires nécessaires chaque année pour atteindre cet objectif devront être prélevés sur les budgets de la santé, de l’éducation et d’autres services publics et aides sociales. Sachant pertinemment que de telles politiques susciteront une opposition massive, la classe dirigeante entend priver les travailleurs de tout droit légal de grève ou de résistance, et mettre en place de nouveaux mécanismes d’austérité dictés par le gouvernement afin de leur conférer une apparence de « légalité ».
Cette réforme du Code canadien du travail actuel s’inscrit dans le cadre de l’offensive tous azimuts du gouvernement libéral contre les supposées réglementations restrictives qui entravent la capacité des entreprises à accroître leurs taux de profit déjà florissants. « Bâtir, bâtir, bâtir » est le nouveau mantra libéral, faisant écho au programme fasciste de Trump aux États-Unis. C’est pourquoi les mesures visant à atteindre les objectifs en matière d’émissions de gaz à effet de serre ont déjà été repoussées de plusieurs décennies, les restrictions sur les pipelines traversant les terres et lacs vierges des Autochtones ont été remises en question, et des milliards de dollars de dépenses sociales publiques ont été réaffectés aux grandes entreprises et aux Forces armées. Comme Carney l’a récemment déclaré lors d’un rassemblement de représentants des grandes entreprises à Vancouver, il faut garantir la nécessité de transporter les marchandises sans heurts via des corridors commerciaux efficaces tels que les aéroports, les lignes ferroviaires, les ports et les entreprises de livraison logistique.
L’objectif de Carney de renforcer encore la rentabilité des entreprises intervient alors que la part du PIB canadien qui revient à l’oligarchie financière et aux dirigeants d’entreprise sous forme de bénéfices est déjà en hausse. Alors que les moyennes historiques à long terme se situaient autour de 16 %, les pressions inflationnistes et les contraintes d’approvisionnement post-COVID ont fait grimper les bénéfices des entreprises à des niveaux records, dépassant 21 % du PIB total en 2022 : le taux le plus élevé de l’histoire du Canada. Au cours de la même période, la part du travail dans le revenu national total a diminué, ne parvenant pas à suivre le rythme de la croissance économique globale ni de la hausse du coût de la vie.
Les propositions actuellement sur la table dans le cadre de la réforme du Code canadien du travail menée par Carney constituent ni plus ni moins une attaque en règle contre les droits des travailleurs. Cette réforme a été précipitée par un intense lobbying mené au cours de l’année écoulée par des représentants patronaux s’exprimant au nom des grandes entreprises ferroviaires, aériennes et portuaires du pays. Le gouvernement cherche à élargir la définition des « travailleurs essentiels » qui ne seraient jamais légalement autorisés à faire grève; à allonger les délais pour déclarer une grève; à prolonger les soi-disant « périodes de réflexion »; à introduire des dispositions plus précises dans le Code canadien du travail pour permettre la promulgation rapide de décrets antigrève; et à imposer dès le début du processus de négociation des médiateurs fédéraux « spéciaux » qui auraient le pouvoir de demander l’intervention du gouvernement.
L’attaque proposée contre le droit de grève et de négociation collective des travailleurs, prétendument protégé par la Constitution, est d’une telle ampleur que le gouvernement Carney a jugé bon de convoquer discrètement son comité d’examen, en limitant la publicité autour de cette initiative et en fixant un délai de seulement 38 jours pour l’ensemble du processus de « consultation ». Seuls les participants sélectionnés parmi les organisations invitées par le ministère Emploi et Développement social Canada (c’est-à-dire les employeurs, les représentants des employeurs du secteur et les hauts responsables syndicaux) peuvent présenter des observations écrites. Ce processus de consultation exclusif exclut activement la classe ouvrière.
Les responsables syndicaux participant à la « consultation », ainsi que leurs alliés sociaux-démocrates du Nouveau Parti démocratique (NPD), ont soutenu le dernier gouvernement libéral minoritaire du Premier ministre Justin Trudeau alors qu’il réinterprétait le Code canadien du travail pour mettre en œuvre son programme de guerre de classe. Plus précisément, les ministres du Travail successifs ont réinterprété unilatéralement l’Article 107 du Code comme leur conférant le pouvoir d’ordonner au Conseil canadien des relations industrielles (CCRI), un organisme non élu, de mettre fin aux grèves et d’imposer l’arbitrage exécutoire. Par ce biais, le gouvernement a criminalisé les grèves des travailleurs de Postes Canada, des dockers en Colombie-Britannique et au Québec, des mécaniciens de WestJet et des cheminots des deux compagnies ferroviaires nationales, sans même un débat ou un vote au Parlement.
Depuis l’élection d’un nouveau gouvernement libéral dirigé par Carney en avril 2025, Ottawa a continué à recourir au CCRI et à l’Article 107 pour émettre des ordonnances antigrève à l’encontre des agents de bord d’Air Canada, contraindre les employés de Postes Canada à se prononcer sur une offre patronale truffée de reculs, et menacer d’une intervention de l’État dans une série d’autres conflits contractuels.
Les syndicats, qui dans tous les cas appliquent les ordonnances de retour au travail du gouvernement, contestent devant les tribunaux les nouveaux pouvoirs de bris de grève d’Ottawa – parfois exercés quelques jours, voire quelques heures après le début d’une grève. Ils font valoir que cela viole la Charte des droits et libertés de la Constitution du Canada, tout en soulignant le fait évident qu’au cours des deux dernières années, les employeurs des secteurs clés ont pratiquement paralysé les négociations contractuelles en attendant une intervention gouvernementale favorable.
Même Lisa Raitt, ancienne ministre du Travail notoire pour son hostilité envers les travailleurs au sein du gouvernement conservateur de droite de Stephen Harper, a souligné à quel point le gouvernement libéral de Trudeau, et désormais de Carney, s’est tout simplement arrogé des pouvoirs autoritaires. Raitt, aujourd’hui vice-présidente du bureau du PDG de la Banque Canadienne Impériale de Commerce, a déclaré : « Si vous trouvez un avocat capable de vous dire que c’est possible (pour le ministre de mettre fin à une grève et d’ordonner aux parties de se soumettre à un arbitrage exécutoire), alors j’aurais aimé bénéficier de ses conseils il y a 15 ans. Mais en ce qui me concerne, vous ne pouvez pas faire cela. »
Afin d’écarter toute possibilité qu’un tribunal puisse un jour juger que le recours manifestement illégal à l’Article 107 pour briser des grèves constitue bel et bien une violation de la Charte des droits ou qu’il impose d’autres restrictions à son utilisation, le gouvernement Carney tente aujourd’hui, par le biais de sa réforme du Code canadien du travail, de renforcer sa « boîte à outils » de bris de grève.
La décision de Carney est également motivée par la crainte que d’autres travailleurs, constatant la fragilité juridique des manœuvres unilatérales de bris de grève invoquant l’Article 107, ne se sentent encouragés à défier de telles ordonnances. Après tout, en août 2025, les agents de bord d’Air Canada ont refusé de reprendre le travail pendant plus de 24 heures après y avoir été contraints par le CCRI sur ordre du gouvernement. Leur défiance n’a pris fin qu’après que la bureaucratie syndicale du SCFP eut comploté en coulisses avec les ministres du gouvernement pour imposer un accord de trahison qui a ensuite été rejeté par plus de 99 % des membres.
Quels intérêts de classe sont défendus par le cadre de la « négociation collective » ?
Les dirigeants syndicaux ainsi que le nouveau chef du NPD fédéral, Avi Lewis, promettent un « été chaud » d’actions syndicales si le droit de grève est menacé par toute réforme du Code canadien du travail. Les travailleurs ne devraient pas prendre ces promesses pour argent comptant, c’est le moins qu’on puisse dire. Au Québec, les syndicats ont fait grand bruit lorsque le gouvernement de la CAQ, s’inspirant de l’utilisation de l’Article 107 par Trudeau, a présenté une loi antigrève radicale (le Projet de loi 89), pour finalement s’y soumettre.
Dans la mesure où les bureaucrates syndicaux organisent une quelconque « action », celle-ci sera conçue pour permettre aux travailleurs de se défouler et d’éviter une explosion de l’opposition contre le gouvernement que les syndicats et leurs alliés sociaux-démocrates auraient du mal à maîtriser. Ces dames et ces messieurs ne s’intéressent pas à la défense des droits des travailleurs, y compris le droit de grève, mais uniquement aux privilèges des bureaucrates syndicaux qui reposent sur le système de la « libre négociation collective ».
Le « processus de négociation collective » est truffé de toutes les entraves et de tous les obstacles imaginables pour contenir la lutte de classe. Il a été institué sous sa forme moderne dans les dernières phases et au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale comme cadre permettant aux bureaucraties syndicales procapitalistes et nationalistes de s’intégrer à l’appareil d’État et de gérer la lutte des classes dans l’intérêt du capital canadien.
Les codes du travail tant provinciaux que fédéral imposent toutes sortes d’obstacles aux travailleurs qui cherchent à lutter pour défendre leurs intérêts. Parmi ceux-ci figurent des exigences de conciliation interminables avec des arbitres nommés par le gouvernement, des périodes de « réflexion », des votes unilatéraux imposés par les employeurs sur leurs propositions de convention collective, des désignations paralysantes de « travailleurs essentiels », des décisions de la Commission des relations industrielles, l’interdiction de grèves sauvages dans les conventions collectives standardisées, le recours légal à des briseurs de grève et, lorsque tout le reste échoue, des lois parlementaires de retour au travail ou l’arbitrage exécutoire imposé.
Une seule fois, il y a environ 50 ans, un dirigeant syndical relevant de la compétence fédérale a défié un ordre parlementaire de reprise du travail. En 1978, Jean-Claude Parrot, président du Syndicat des travailleurs et travailleuses des postes (STTP), a conseillé à ses membres de défier pendant sept jours une loi de reprise du travail émise par le gouvernement, avant de finalement leur ordonner de reprendre le travail face à la répression croissante du gouvernement et ses menaces de licenciements collectifs. Le Congrès du travail du Canada, sous la direction de Dennis McDermott, avait alors assuré en privé au Premier ministre libéral Pierre Trudeau que les syndicats ne lèveraient pas le petit doigt pour soutenir les travailleurs des postes en grève. Le gouvernement a alors fait de Parrot un exemple pour intimider la classe ouvrière, mais aussi pour signaler à la bureaucratie qu’elle devait étouffer plus agressivement la lutte de classe. Le président du STTP a été emprisonné pendant trois mois, suivis d’une période de probation de 18 mois.
Le fait que les pouvoirs quasi dictatoriaux utilisés pendant des décennies pour garantir les profits des entreprises et étouffer la lutte des classes ne suffisent plus à la classe dirigeante souligne l’ampleur dévastatrice de la contre-révolution sociale qu’elle veut imposer aux travailleurs.
Le système de négociation collective est inextricablement lié aux privilèges que la bureaucratie syndicale tire de son rôle de contrôle de la lutte de classe. À maintes reprises, la bureaucratie syndicale a sacrifié les intérêts les plus fondamentaux de la classe ouvrière pour faire respecter les règles et les règlements du système de négociation collective conçu par l’État et favorable aux employeurs.
Pour le « mouvement syndical » officiel – c’est-à-dire les bureaucrates syndicaux grassement rémunérés, avec leurs salaires à six chiffres –, le maintien des dispositions du Code canadien du travail qui perpétuent le statu quo constituerait une issue acceptable de la réforme Carney. Ils soutiennent tous la guerre impérialiste et la subordination de la classe ouvrière aux impératifs de la « compétitivité » et de la rentabilité des entreprises canadiennes.
Les travailleurs doivent se libérer du carcan imposé par l’État canadien de concert avec les syndicats par le biais du processus de négociation collective. Les bureaucraties syndicales traîtresses représentent des intérêts matériels hostiles à ceux des travailleurs qu’elles prétendent représenter, c’est pourquoi elles agissent comme des agents auxiliaires de la « paix sociale » afin de réprimer l’opposition de plus en plus explosive des travailleurs face aux attaques des employeurs et de l’État.
Si la classe ouvrière veut réaliser des avancées réelles, elle doit agir indépendamment des syndicats en formant des comités de base dans chaque lieu de travail pour briser le carcan de la « négociation collective ». Ce mouvement doit être armé d’un programme socialiste et internationaliste pour rejeter les directions syndicales procapitalistes et nationalistes, ainsi que les attaques incessantes contre les droits des travailleurs qui découlent inévitablement de l’acceptation par la bureaucratie du système de profit capitaliste et de l’austérité et de la guerre qu’il engendre.
(Article paru en anglais le 9 juin 2026)
