Perspective

Webinaire du WSWS sur la Révolution américaine: l'importance historique et la pertinence contemporaine de 1776

La Révolution américaine et sa place dans l'histoire

À l’approche du 250e anniversaire de la Déclaration d'indépendance, le World Socialist Web Site a organisé un important webinaire mondial intitulé «La Révolution américaine et sa place dans l'histoire: de la guerre contre la monarchie à 'No Kings' [Pas de rois]». L'événement était co-animé par David North, président du comité de rédaction international du WSWS, et Eric Lee, avocat spécialisé dans le contentieux civil, qui joue un rôle majeur dans la lutte pour la défense des droits démocratiques.

Le webinaire a réuni des historiens de premier plan spécialisés dans la Révolution américaine et de la guerre de Sécession: James Oakes et Sean Wilentz figurent parmi les plus grands spécialistes de l'esclavage, de l'émancipation et de la démocratie américaine. Oakes fut deux fois lauréat du prix Lincoln; il est l’auteur de Freedom National [La Liberté nationale]. Wilentz est lauréat du prix Bancroft et auteur de The Rise of American Democracy [L'Essor de la démocratie américaine]. Richard Carwardine, ancien président du Corpus Christi College d'Oxford, est un biographe de Lincoln et également double lauréat du prix Lincoln. Adam Hochschild, auteur renommé des livres King Leopold's Ghost [Les Fantômes du roi Léopold ] et American Midnight [Minuit américain]. Participa également à la discussion l'historien du mouvement ouvrier Thomas Mackaman du King's College, qui avait mené les entretiens du WSWS en 2019 avec des historiens sur le Projet 1619.

Le webinaire du WSWS reste la seule discussion sérieuse concernant cet anniversaire critique, organisée avec des historiens de premier plan sur les causes, les implications et la pertinence durable de la Révolution américaine. Cela témoigne en soi du désintérêt, voire de l'hostilité de l'ensemble de l'establishment politique et des médias officiels à l'égard des traditions démocratiques bourgeoises des États-Unis mêmes.

Ce webinaire a revanche suscité un vif intérêt auprès des travailleurs et des jeunes. Au moment où nous écrivons ces lignes, le nombre de spectateurs a dépassé les 2 000, et des lecteurs du monde entier nous ont écrit, nombreux étant ceux qui se sont dits enthousiastes à l’idée de découvrir une défense de la Révolution américaine menée depuis la gauche.

Ce webinaire ne pouvait tomber à un moment plus opportun. David North a ouvert la séance en avertissant que cet anniversaire survenait «dans un contexte d'attaques croissantes contre les droits démocratiques et les fondements de la démocratie américaine». Trump, a-t-il noté, avait «ouvertement évoqué l'instauration d'un régime dictatorial». Après avoir perdu les élections de 2020, il avait «tenté d'en renverser le résultat et d'empêcher la passation pacifique du pouvoir. Son retour au pouvoir en 2024, malgré cet acte criminel, témoigne non seulement de l'effondrement des institutions démocratiques, mais aussi d'une érosion profonde de la conscience démocratique».

C'était précisément ce tournant vers la dictature qui faisait de l'étude des traditions révolutionnaires des États-Unis une nécessité politique. La Déclaration d'indépendance était révolutionnaire, dit-il, parce qu'elle « condamnait l'ordre social et politique établi et appelait à son renversement en des termes de portée universelle et d'une force exceptionnelle», et ses principes «transcendaient les limites objectives que lui imposait son époque». Elle appartenait «à la fois à son époque et à l’avenir», et c'est pourquoi sa défense était inséparable de la défense des droits démocratiques aujourd'hui.

Il fallait étudier la Révolution d’un œil critique, car, dit North, c’était «l'occasion de se demander ce qu'il y avait de révolutionnaire dans la Révolution, ce qui était limité, ce qui a été trahi, ce qui a été perpétué et ce qui demeure irrésolu ».

Le webinaire s'est attelé à cette tâche. Il a abordé un vaste éventail de questions politiques, intellectuelles et historiques couvrant une période de deux siècles et demi.

Le panel a examiné la société dont est issue la Révolution et a retracé sa portée mondiale. Wilentz a déclaré: «on ne peut comprendre aucune des autres révolutions sans comprendre la Révolution américaine». Hochschild a retracé les réseaux abolitionnistes qui avaient fait circuler le célèbre diagramme britannique d'un navire négrier, jusqu'à Benjamin Franklin à Philadelphie et Lafayette à Paris. Ce fil conducteur international s'était prolongé jusqu'à la guerre de Sécession: Carwardine a rappelé le deuil qui a frappé les villes britanniques à la suite de l’assassinat de Lincoln, et Mackaman a souligné que Marx, dans ses écrits pour l’Association internationale des travailleurs, avait contribué à ce que la classe ouvrière britannique se tourne contre la Confédération.

Le webinaire a retracé la pérennité des principes de la Déclaration tout au long de l’histoire américaine. Oakes a fait remarquer que les militants syndicaux radicaux de la fin du XIXe et du début du XXe siècle avaient «invoqué maintes fois la Déclaration d’indépendance», à l’instar des mouvements pour l’abolition de l’esclavage et pour le droit de vote des femmes avant eux. Les intervenants ont ensuite examiné les attaques incessantes contre ces principes, à mesure que la lutte des classes s’intensifiait et que l’impérialisme américain émergeait au tournant du XXe siècle. S'appuyant sur son ouvrage American Midnight, Hochschild a décrit la répression qui a eu lieu pendant et après la Première Guerre mondiale; Wilentz a fait le lien avec le présent, en soulignant que la seule loi sur les étrangers et la sédition encore en vigueur est l’Alien Enemies Act de 1798 [La loi sur les ennemis étrangers], «sur laquelle Donald Trump s’est appuyé pour mener ses expulsions massives ».

Mais la question sur laquelle la discussion est revenue sans cesse, et qui constituait l’objet central du webinaire, était le caractère révolutionnaire de la Révolution même. Oakes a évoqué l’universalisme de la Déclaration, dont l’affirmation d’égalité universelle des êtres humains établissait « une norme révolutionnaire entièrement nouvelle à l’aune de laquelle tout mouvement social est dès lors évalué». Carwardine l’a décrite comme la fin officielle d’« un monde de statut attribué», dans lequel la place d’une personne était déterminée par sa naissance et son rang.

Wilentz a mis en lumière les deux révolutions — l’une contre la monarchie et l’aristocratie, l’autre contre l’esclavage, qui allait aboutir à la guerre de Sécession — et le radicalisme d’un bouleversement ayant renversé un ordre social fondé sur le rang héréditaire. Mackaman a souligné l’importance, dans la Déclaration d’indépendance, de la proclamation du droit à la révolution et du principe d’égalité — «l’idée la plus puissante», non seulement de l’histoire américaine, mais aussi de «l’histoire mondiale».

C’était là une réponse directe à la campagne visant à nier le caractère révolutionnaire des événements de 1776. Mackaman a contesté la thèse — défendue notamment dans l'ouvrage de Gerald Horne, The Counter-Revolution of 1776 [La contre-révolution de 1776], et surtout dans le «Projet 1619» du New York Times — selon laquelle cette rébellion n'aurait pas été une révolution, voire aurait constitué une contre-révolution destinée à préserver l'esclavage. «À l'époque », a-t-il fait remarquer, « personne, pas même ses adversaires, ne voyait en elle autre chose qu'une révolution. Selon lui, ce dénigrement de 1776 est une campagne systématique menée depuis les milieux du Parti démocrate, qui recourt à une falsification de l'histoire sur une base racialiste pour présenter la Révolution comme une défense réactionnaire de l'esclavage.

Mackaman et Wilentz ont tous deux qualifié sa méthode de «présentisme» et d'«anachronisme», où le passé est jugé à l'aune des critères du présent et où les grands événements se trouvent réduits à des condamnations moralisatrices des individus impliqués. À cela, le panel a opposé une défense de la raison et des Lumières.

Ce qui prédominait aujourd'hui dans le monde universitaire, a expliqué North, c'était «une vision petite-bourgeoise de l'histoire» qui substituait la race à la classe. «L'histoire ne peut être comprise à travers la dénonciation morale», a-t-il insisté, car celle-ci n'avait «aucun pouvoir explicatif»; la perspective raciale reposait sur «une conception zoologique pervertie» qu’il était impossible «d’appliquer à l'histoire sociale». Oakes en a tiré le corollaire que le principe universaliste de l'égalité humaine était «profondément antithétique à la politique identitaire», qui «divise les gens en sous-groupes».

Tout au long de la discussion, les intervenants ont souligné la pertinence actuelle de la Déclaration d’indépendance. Hochschild en a lu l’acte d’accusation contre George III — l’armée «placée au-dessus du pouvoir civil», des personnes «déportées outre-mer» pour des «délits inventés de toutes pièces», l’incitation à l’insurrection intérieure — et a fait remarquer que ces chefs d’accusation semblaient «avoir été rédigés ce matin même» en réponse à l’administration Trump. Lee a attiré l'attention sur la décision rendue le jour même par la Cour suprême (par 6 voix contre 3), qui privait les immigrés de droits, et sur le fait que les instigateurs du putsch du 6 janvier restaient en liberté alors que des manifestants protestant devant les centres de détention de l'ICE risquaient des peines de prison de 30, 40, voire 50 ans de prison.

Dans sa conclusion, North est revenu sur les questions théoriques cruciales que soulève l'analyse de la Révolution américaine. L'histoire importait parce qu'elle ajoutait «de la complexité à notre compréhension du présent» et nous permettait de placer le moment actuel dans une trajectoire beaucoup plus large. Il a cité Lincoln («la situation est lourde de difficultés ») et a observé que les choses semblaient le plus impossible «au moment même où le plus grand changement se profile à l'horizon».

Il en découlait un optimisme révolutionnaire face au déchaînement de la réaction oligarchique. Être optimiste, c'était «voir non seulement les difficultés mais aussi, inhérente à ces difficultés, la possibilité du renouveau». North a risqué la prédiction que «l’Amérique et le monde de 2036 [seraient] profondément différents du monde d’aujourd’hui», soulignant le potentiel révolutionnaire de la classe ouvrière internationale, d’une société mondialisée et d’une opposition sociale grandissante. Le plus grand défi du présent était « la lutte pour une conscience historique».

La lutte au sujet de la signification de 1776 était une lutte pour « la conscience politique et la perspective nécessaires pour l'avenir». Aucune faction de la classe dirigeante n’allait mener de lutte pour défendre les droits démocratiques les plus fondamentaux, celle-ci ayant entièrement répudié la défense des droits démocratiques. Cette tâche incombait à la classe ouvrière internationale et était inséparable de la lutte pour le socialisme.

Les questions soulevées dans ce webinaire ne sont pas juste des sujets qui intéressent les universitaires. Elles ont une incidence directe sur les luttes politiques en train de se dérouler. Le WSWS appelle instamment ses lecteurs à étudier de près cette discussion, à la visionner entièrement et à la diffuser le plus largement possible parmi leurs collègues de travail, auprès des universitaires, des étudiants et des jeunes.

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