Sous couvert d’aide humanitaire, le Pentagone déploie 2000 soldats au Venezuela : un contrôle semi-colonial s’établit

La présidente par intérim du Venezuela, Delcy Rodriguez, rencontre le général Francis Donovan, chef du Southcom, et John Barrett, chargé d’affaires américain (à droite). [Photo: Venezuelan Presidency]

Deux semaines après les deux séismes de magnitude 7,2 et 7,5 qui ont frappé le nord du Venezuela le 24 juin – les plus violents à avoir touché le pays depuis plus d’un siècle –, on dénombre plus de 3 600 morts, 16 700 blessés et des dizaines de milliers de disparus.

Des dizaines de corps sont jetés dans des fosses communes après un bref passage dans une morgue improvisée au port de La Guaira. Les équipes internationales de recherche et de sauvetage ont quitté les lieux et les agences locales ont quasiment abandonné leurs efforts, déjà limités. Ceux qui continuent de rechercher les disparus sous les décombres sont contraints de se débrouiller seuls : ils collectent des milliers de dollars pour louer une grue et creusent à mains nues, à la pelle et à l’aide de cordes.

« Il n’y a aucune aide », a confié au Christian Science Monitor un homme dont la sœur a été ensevelie sous les décombres d’un immeuble effondré à Caracas. « C’est nous, les familles, qui faisons les efforts. » Ces actions s’appuient sur des groupes WhatsApp et des comptes Instagram.

Le gouvernement de la présidente par intérim Delcy Rodríguez a dépêché des policiers, non pas pour creuser, mais pour intimider, fusils à la main, en filmant les survivants. Le sauveteur bénévole Wilmer Cruz a été arrêté pour avoir dénoncé la réaction du gouvernement et libéré seulement sous la pression de l’opinion publique.

Le New York Times a cité un homme qui a passé dix jours à chercher des survivants sous des dalles de béton, et qui a déclaré ne plus avoir peur de parler. « Pourquoi aurais-je peur, si je suis né pour mourir ? », a-t-il déclaré au journal. Le Times a ensuite noté avec inquiétude :

L’indignation publique pourrait également compliquer la stratégie de l’administration Trump qui consiste à soutenir Mme Rodríguez afin que les États-Unis puissent profiter des ressources du Venezuela [...] cette indignation pourrait aussi déclencher une vague de répression, soulevant des questions sur la manière dont les États-Unis réagiraient face à une telle répression.

Avant même les séismes, un sondage Meganálisis révélait que 71,2 % des personnes interrogées estimaient que Trump se souciait davantage du pétrole que de leur liberté, tandis que Rodríguez recueillait 93 % d'opinions défavorables. Phil Gunson, analyste chez International Crisis Group, a qualifié la réponse du gouvernement aux séismes de « totalement inexistante, voire, au mieux, complètement insuffisante ».

La crainte d'une explosion sociale que les autorités vénézuéliennes seraient incapables de contenir explique bien mieux le déploiement militaire majeur en cours que toute urgence à sauver des vies.

Une occupation militaire déguisée en aide humanitaire

Le général Francis Donovan, commandant du Commandement Sud des États-Unis, a annoncé mercredi que « l'armée américaine, relevant du département de la Guerre, compte environ 2000 hommes déployés dans la région, par voie terrestre, aérienne et maritime, autour du Venezuela ». La veille, Donovan avait déclaré à Reuters que 900 militaires américains se trouvaient sur le territoire vénézuélien. L'escalade rapide des effectifs, conjuguée à l'espoir exprimé par Donovan que la mission renforce les relations militaires bilatérales avec le Venezuela, démontre clairement que le prétexte humanitaire n'est qu'un cheval de Troie.

L'ampleur de l’opération est celle d'une occupation militaire. Après avoir effectué des travaux de réparation sur une piste, l'élément de réponse d'urgence de l'US Air Force assure la gestion de l'aérodrome, la coordination du trafic aérien, les communications et la sécurité à l'aéroport international Simón Bolívar. Des communiqués de presse du SOUTHCOM ont fait état de l'arrivée de plusieurs avions de transport militaire, tandis que des drones MQ-9 Reaper et des hélicoptères de combat ont mené des missions de reconnaissance au-dessus de Caracas et d'autres zones touchées.

Les forces américaines ont également pris position au port de La Guaira avec l'accostage du navire de guerre amphibie USS Fort Lauderdale. L'USS Billings demeure dans les eaux territoriales vénézuéliennes. Une compagnie de soutien logistique du Corps des Marines, dotée de camions de transport, de véhicules tout-terrain et d'ambulances, a été déployée. Le déploiement et la réponse officielle d'envergure sont dirigés par le major général des Marines Kevin Jarrard.

Le chargé d'affaires américain, John Barrett, a déclaré que le gouvernement vénézuélien « coopérait pleinement » à toutes les demandes des États-Unis, ajoutant : « Nous continuerons de travailler avec le peuple vénézuélien pour répondre à ces besoins, notamment en matière d'assainissement, d'eau et de production d'énergie, et nous poursuivrons dans cette voie aussi longtemps que nécessaire. »

Autrement dit, le gouvernement américain justifie sa présence militaire indéfinie en des termes aussi larges que possible. L'exemple d'Haïti constitue un précédent : Washington avait réagi au séisme de 2010 par un important déploiement militaire qui s'est transformé en une intervention néocoloniale prolongée.

Mais le cynisme est encore plus flagrant dans le cas du Venezuela. La même puissance qui, pendant deux décennies, a imposé des sanctions ayant anéanti les revenus pétroliers du pays, provoqué l'effondrement de son système de santé publique, forcé plus de 8 millions de personnes à l'exil et laissé le parc immobilier dans un état de délabrement tel qu’un séisme a pu faire autant de ravages, se présente aujourd'hui comme le sauveur du Venezuela.

Le déploiement militaire suite au séisme est la suite logique d'un processus de mainmise qui a débuté avec l'enlèvement du président Nicolás Maduro par l'armée américaine le 3 janvier. Depuis lors, la CIA, le SOUTHCOM et le FBI ont transformé Caracas en une base d'opérations officieuse. Les recettes des exportations de pétrole transitent par le département du Trésor américain et sont gérées par lui.

En mai, des avions de guerre américains ont survolé Caracas de manière provocatrice. En juin, les forces américaines et vénézuéliennes ont procédé à l'exécution extrajudiciaire d'un chef de gang présumé dans l'État de Bolívar. Le Pentagone contrôle désormais le principal aéroport international du Venezuela et a amarré un navire de guerre dans son principal port.

Tout en affirmant agir avec des intentions purement humanitaires, Washington maintient les sanctions qui gèlent les avoirs du gouvernement vénézuélien sous juridiction américaine – notamment 31 tonnes d'or déposées à la Banque d'Angleterre – tandis qu'une licence spéciale n'autorise qu'un nombre restreint de transactions liées à l'aide humanitaire.

L'arrivée d'une délégation militaire israélienne a révélé la véritable nature de l'opération. Le général de brigade Elad Edri, chef d'état-major du Commandement du Front intérieur de Tsahal, est arrivé avec des « équipes d'experts » pour la reconstruction, selon le gouvernement israélien. Le ministre vénézuélien des Affaires étrangères, Yvan Gil, a salué le « soutien au peuple vénézuélien » apporté par Israël – ce même Gil qui, pas plus tard qu'à Noël, condamnait sur les réseaux sociaux l'«extermination » du peuple palestinien par ce qu'il qualifiait d'« acteur génocidaire ». Les responsables sont désormais accueillis à bras ouverts.

La présence des Casques blancs, présentée comme « le premier déploiement humanitaire de recherche et de sauvetage syrien à l'étranger dans l'histoire moderne », confirme que l'aide humanitaire est instrumentalisée pour favoriser un changement de régime. Ce groupe a été créé en 2013 par les services de renseignement britanniques, avec des financements américains et européens, comme instrument de propagande pour soutenir les forces cherchant à renverser le président Bachar al-Assad.

Le Wall Street Journal a rapporté en mars que l'ancien cadre de Chevron, Ali Moshiri, avait fait pression sur la CIA pour qu'elle « laisse en place Rodríguez et ses soutiens au sein des services de sécurité », car l'opposition soutenue par les États-Unis « était incapable d'assurer la production de pétrole, et certainement incapable de gouverner le pays ».

La planification du coup d'État militaire de janvier s'est déroulée dans le cadre d'un dialogue entre les entreprises américaines, la CIA, la Maison-Blanche et une faction de l'appareil d'État du pays visé, suivant le même scénario que les nombreux coups d'État qui ont secoué l'Amérique latine dans les années 1960, 1970 et 1980. Tous ont été suivis de dictatures militaro-fascistes collaborant étroitement avec la CIA pour préserver les intérêts des sociétés américaines.

L'administration Trump conçoit l'hémisphère occidental comme la principale sphère d'influence des États-Unis et leur première ligne de défense en matière de sécurité nationale. Le séisme a accéléré ces plans plutôt que de les compliquer.

Alors que le choc et le désespoir cèdent la place à la colère, les travailleurs vénézuéliens et de l'ensemble des Amériques commencent à saisir clairement la portée concrète du corollaire de Trump à la doctrine Monroe. Cette colère exige une perspective politique indépendante, ancrée dans un internationalisme socialiste révolutionnaire, afin d'abolir et de remplacer tout le système capitaliste responsable de cette catastrophe.

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