Nous publions ci-dessous le rapport présenté par Eric London au 9e congrès du Socialist Equality Party (Parti de l'égalité socialiste, États-Unis) qui s'est tenu du 2 au 7 août 2026. Ce rapport introduit la troisième résolution, «Pour la défense des immigrés et l'abolition de la Gestapo de l'immigration», adoptée à l'unanimité.
Durant les 18 premiers mois de son second mandat, l'administration Trump a poursuivi ses efforts pour instaurer un régime autoritaire en se servant de l'immigration pour démanteler les droits démocratiques de l'ensemble de la population. L'objectif d'un puissant secteur de la classe dirigeante américaine est d'abolir à travers cette stratégie la Constitution et les droits démocratiques acquis lors de la Révolution américaine et de la Guerre de Sécession.
Par cette initiative politique, le gouvernement américain a déclaré la guerre à la population. Considérez à quelle échelle cela perturbe la vie sociale dans la classe ouvrière. Des dizaines de milliers d'agents de l'ICE et du CBP opèrent actuellement comme une force paramilitaire illégale au sein de l'État. Dans les grandes et petites villes du pays, ils arrêtent, à l'heure actuelle, 3 000 personnes par jour. Cela signifie que chaque jour, près de 3 000 familles, 3 000 lieux de travail et 3 000 écoles sont directement touchés par cette répression. Chaque nuit, environ 66 000 personnes sont détenues dans des centaines de centres de détention, et un demi-million de personnes au total ont été placées en détention par l'ICE depuis l'entrée en fonction de Trump.
Selon ProPublica, 200 000 enfants ont eu un parent détenu par l’ICE au cours des 18 derniers mois, dont 145 000 sont citoyens américains. D’après la Brookings Institution, 64 pour cent des proviseurs de lycée indiquent que certaines familles immigrées retirent leurs enfants de l’école suite aux rafles d’immigrants. Enfin, selon le Marshall Project, plus de 6 200 enfants ont été détenus par l’ICE depuis l’entrée en fonction de Trump dans le tristement célèbre centre de détention de Dilley, au Texas.
Juridiquement, par cette campagne sans précédent contre les droits de la population, l'administration Trump s'efforce d'instaurer un état d'exception. Elle a étendu le pouvoir exécutif bien au-delà des limites de son autorité légale. Elle a invoqué plusieurs lois d'urgence qui sont au cœur même des outils historiques d’auto-préservation de la bourgeoisie américaine, tels que l'Alien Enemies Act de 1798 et le Smith Act. Elle a menacé d'instaurer la loi martiale en invoquant l'Insurrection Act. Elle a déployé des troupes dans de grandes villes comme Los Angeles, Washington D.C. et Minneapolis. Elle a retourné le langage et les outils juridiques de la guerre contre le terrorisme contre la population à l’intérieur, le soi-disant «ennemi intérieur », assassinant des citoyens américains et condamnant de jeunes manifestants à la prison à vie pour avoir exprimé leur opposition aux conditions de détention du camp de concentration de Prairieland au Texas. Elle a attaqué sans vergogne le principe de séparation des pouvoirs en violant les décisions des tribunaux fédéraux qui déclaraient ses politiques inconstitutionnelles. Ses plus hauts responsables ont envisagé de suspendre l'habeas corpus, avant de conclure que le moment n'était pas encore venu.
Ce qui restait de la «démocratie» américaine s'effondre sous nos yeux. Aucune institution politique n’arrête Trump. Ce dernier a été soutenu et encouragé par un Congrès dominé par des insurrectionnistes. Toute opposition existant au sein des tribunaux de district est de facto réduite au silence par une Cour suprême compromise, qui a failli valider, à une voix près, la tentative de Trump d'abroger le 14e amendement par décret présidentiel.
Comment pourrait-on s'attendre à ce qu'une institution quelconque de l'État capitaliste — un parti politique bourgeois quelconque — s'oppose à Trump, alors qu'ils sont tous responsables non seulement de son ascension politique, mais encore, de manière très directe, du perfectionnement des outils juridiques et opérationnels que Trump et ses conseillers fascistes utilisent désormais avec toute la diligence requise contre la population américaine?
Depuis 30 ans, sous l'administration Clinton et sous toutes les administrations suivantes, les deux partis ont collaboré à la création d'une force de police intérieure massive au sein du Département de la Sécurité intérieure (DHS), à la mise en place d'un réseau de camps d'internement, à l'armement militaire de ce dispositif, à son immunité, à lui fournir l'autorité extra-légale conférée par le biais de la soi-disant guerre contre le terrorisme, et à la suppression de la compétence des tribunaux fédéraux pour examiner la quasi-totalité des recours constitutionnels contre ces agents du président. Il s’agit d’imposer un régime « à la Guantanamo » à la vie politique intérieure, où les opinions jugées « anti-américaines » par le pouvoir exécutif font de quiconque un « terroriste intérieur », passible d'emprisonnement, voire d'assassinat, dans le cadre d'un état d'urgence fabriqué de toutes pièces et visant la population elle-même, citoyens et non-citoyens confondus. Après des décennies de guerre incessante contre le monde, l'impérialisme américain, par la voix d'un escroc octogénaire, bedonnant et admirateur d'Hitler, a déclaré la guerre au peuple américain.
Cette initiative, menée par les insurgés depuis le lieu de leur attentat du 6 janvier 2021, a non seulement propagé la peur, elle engendre aussi une profonde hostilité envers le gouvernement américain. Mais cette opposition, qui n'est pas sans rappeler celle née de l'occupation britannique de Boston, ne mènera pas naturellement au socialisme. La gravité de la crise impose au parti d'immenses obligations politiques. L'administration est en train de préparer un affrontement social d'une immense ampleur historique auquel le parti et la classe ouvrière doivent être préparé politiquement.
Ce rapport s'efforcera de détailler les principaux éléments de la stratégie politique de l'administration Trump.
Invocation de la Loi sur les ennemis étrangers
En mars 2025, l'administration a invoqué l'Alien Enemies Act de 1798. En vertu de cette loi, adoptée par les Fédéralistes dans le cadre des Alien and Sedition Acts de 1798, lois réactionnaires, le gouvernement peut expulser des citoyens étrangers sans aucune procédure régulière lorsque le pays est en guerre et fait l'objet d'une « invasion ». Elle fut invoquée pour la première fois lors de son adoption, dans la panique engendrée par la guerre non déclarée menée par l'administration Adams contre la France. Elle visait les émigrés français et irlandais qui composaient les rangs de l' opposition jeffersonienne, des immigrants dont le crime était leur sympathie pour la Révolution française et leur vote contre les Fédéralistes. Lorsque cette même loi fut invoquée pendant la Seconde Guerre mondiale, elle fournit une pseudo-autorité juridique pour l'internement de 120 000 personnes d'origine japonaise, pour la plupart des citoyens américains.
Invoquer cette loi maintenant revenait à affirmer qu'un gang de rue vénézuélien avait «envahi» les États-Unis. Cela équivaut à une déclaration légale selon laquelle le gouvernement américain est en guerre contre sa population et que l'immigration constitue une «invasion» militaire justifiant la suspension des droits constitutionnels de personnes se trouvant sur le sol américain et pourtant incontestablement protégées par la Constitution. Dans de nombreux cas, des individus ont été expulsés vers le CECOT sans audience ni contrôle judiciaire, simplement parce qu'ils avaient des tatouages. L'administration a violé des décisions de justice exigeant le respect de la Constitution, comme dans le cas de Kilmar Abrego Garcia, originaire du Maryland.
L’attaque contre les propos « anti-américains » et de gauche
À peu près au même moment où Trump invoquait l'Alien Enemies Act, son administration lançait activement sa répression contre la liberté d'expression. En janvier 2025, elle publia des décrets ordonnant au gouvernement de révoquer les visas et titres de séjour des non-citoyens se livrant à ce qu'elle qualifiait d'activités anti-américaines ou de soutien au terrorisme – une formulation suffisamment vague pour englober toute critique de la politique étrangère américaine – et elle l'appliqua en priorité aux manifestants contestant le génocide à Gaza. Elle créa une unité secrète, la «Tiger Team», chargée d'espionner et de surveiller les propos des manifestants étudiants. Puis, en mars, elle passa à l'action. Des agents fédéraux investirent les campus où les manifestations avaient été les plus importantes et arrêtèrent des étudiants et des professeurs, prétextant que leur présence menaçait la politique étrangère. Elle a également détenu, pendant 10 mois jusque là, un bénéficiaire du programme DACA en invoquant, pour la première fois, une disposition législative distincte provenant de la loi bipartite REAL ID de 2005 et interdisant aux non-citoyens de «soutenir ou d'adopter» le terrorisme sur la seule base de leurs échanges sur les réseaux sociaux.
C’est la méthode employée lors des rafles Palmer de 1919 et 1920, au cours desquelles des socialistes, des communistes et des anarchistes d’origine étrangère furent arrêtés sans inculpation et déportés en raison de leurs convictions, en réaction à la Révolution russe et à l’implication de l’engagement américain dans la Première Guerre mondiale. Et aujourd’hui comme alors, la censure vise tous les citoyens sans distinction de nationalité car le droit des citoyens américains d’entendre les opinions de leurs collègues et camarades de classe non citoyens est lui aussi impacté par cette censure.
Suite à cette campagne, des personnes comme Rumeysa Ozturk et Momodou Taal ont quitté les États-Unis. Les cours d'appel fédérales ont récemment débouté Mahmoud Khalil et Mohsen Mahdawi, estimant qu'une loi de 1996, adoptée par les démocrates et les républicains et promulguée par Bill Clinton – la loi sur la réforme de l'immigration illégale et la responsabilité des immigrants – privait les tribunaux fédéraux de toute compétence pour examiner leurs arguments concernant les représailles liées au Premier amendement. Ces questions seront finalement tranchées par la Cour suprême, probablement l'année prochaine. Mais le Premier Amendement n'est pas un bouton de réglage, c'est un interrupteur marche-arrêt. Soit la liberté d'expression est garantie, soit elle est censurée et les orateurs et auditeurs sont intimidés par un climat d’effroi cautionné par l'État. Cette politique s'est toutefois avérée inefficace pour réprimer le mécontentement social et n'a fait qu'attiser l'opposition.
L’invocation des dispositions dormantes de la loi sur l'enregistrement des étrangers
L'administration Trump a également invoqué la loi sur l'enregistrement des étrangers (Alien Registration Act), obligeant tout étranger résidant aux États-Unis âgé de 14 ans ou plus à s'enregistrer auprès du gouvernement, à se soumettre à un relevé d'empreintes digitales, à déclarer son appartenance à des organisations et à signaler tout changement d'adresse. Durant la Seconde Guerre mondiale, environ 5 millions de personnes furent enregistrées en vertu de cette loi et reçurent chacune une carte numérotée qu'elles devaient porter en permanence. Cette loi fait partie de la loi Smith, adoptée par un Congrès à majorité démocrate et promulguée par Franklin Delano Roosevelt. Cette loi érigeait en crime le fait de prôner le renversement violent du gouvernement ou d'appartenir à une organisation qui le prônait. Il s'agissait de la première loi fédérale sur la sédition en temps de paix depuis 1798, et elle fut utilisée pour la première fois contre le SWP (Socialist Workers Party). Dans ce texte unique, le Congrès a combiné la restriction de la liberté d'expression avec la création d'un registre national permettant de localiser et d'identifier tout étranger, et avec une interdiction pénale.
Ce registre constituait le fondement opérationnel de l'internement des Japonais. À compter du 11 avril 2025, l'administration Trump a réactivé ses dispositions longtemps restées lettre morte, érigeant en crimes passibles d'emprisonnement le défaut d'enregistrement ou l'absence de preuve d'enregistrement.
L’extension des camps d'internement
L'administration Trump a également entrepris une extension sans précédent des centres de détention pour immigrants. À son retour au pouvoir en janvier 2025, l'ICE détenait environ 39 000 personnes. À la mi-janvier 2026, ce chiffre avait dépassé les 65 000, soit une augmentation de près de 70 pour cent en un an. Le Congrès avait alloué 45 milliards de dollars durant l'été 2025 au seul secteur de la détention, un budget suffisant pour financer une capacité d'accueil pouvant atteindre 135 000 lits. En février 2026, l'ICE détenait des personnes dans 456 centres de détention différents, mais n'en divulguait publiquement que 220.
Cette extension n'est pas seulement numérique; elle implique aussi la transformation des installations mêmes, qui tendent vers un niveau de dépravation frôlant le meurtre d'État. Par exemple, le centre de détention d'Everglades en Floride, construit sur une ancienne piste d'atterrissage et présenté par l'État comme « l'Alcatraz aux alligators », a ouvert ses portes en juillet 2025 pour accueillir environ 3 000 personnes. Amnesty International, après une mission de recherche sur place à l'automne 2025, a documenté des conditions dont elle a conclu qu'elles revenaient par endroits à de la torture: toilettes dont les eaux usées débordaient dans les zones où les gens dormaient, caméras placées juste au-dessus des toilettes, lumières allumées 24 h/24, refus chronique de soins médicaux et chaleur extrême sans protection adéquate contre les insectes, favorisant la propagation des maladies dans tout le centre. Ce dernier a finalement fermé ses portes en juin 2026, moins d'un an après son ouverture, suite à un tollé général.
Le camp d'East Montana, construit sur une partie de Fort Bliss à El Paso, au Texas – un site qui avait lui-même servi à interner des personnes d'origine japonaise pendant la Seconde Guerre mondiale – a ouvert ses portes en août 2025 avec une capacité d'accueil de 5 000 personnes, ce qui en faisait le plus grand centre de détention pour migrants du pays. En moins d'un an, on y a enregistré trois décès. Une enquête conjointe de Human Rights Watch et de l'ACLU, basée sur des entretiens avec plus de 80 personnes, a mis en lumière des cas de violences policières à l'encontre des détenus en représailles à des grèves de la faim et à des demandes de soins médicaux, de punitions collectives infligées à des cellules entières et de détentions prolongées pendant des mois dans un centre dont la durée de séjour autorisée n'excède pas deux semaines. Dans l'ensemble du système de détention, l'année 2025 a été la plus meurtrière jamais enregistrée, avec un nombre de décès supérieur à celui des quatre années précédentes réunies.
Les deux centres de détention pour familles au Texas, Dilley et Karnes, rouverts par l'administration Trump en 2025, avaient été construits et initialement dotés en personnel sous l'administration Obama-Biden en 2014, dans le cadre d'une extension délibérée de la détention des familles visant à dissuader les demandeurs d'asile d'Amérique centrale. Fort Bliss et d'autres installations militaires ont servi à détenir des enfants migrants sous Obama la même année, puis à nouveau durant le premier mandat de Trump. Le ministère de la Sécurité intérieure de Biden a lui-même envisagé de relancer la détention des familles aussi récemment qu’en 2023, avant que Trump ne la rétablisse purement et simplement en 2025. Les camps actuels sont une extension d'un système que les deux partis ont financé, implanté et doté en personnel pendant trois décennies. La nouveauté, et ce qui marque une rupture non seulement dans l'ampleur mais aussi dans la nature même du système, réside dans l'échelle de cette extension, dans les profits des entreprises privées intégrés à chaque allocation de place et dans les cas documentés de torture et de décès qui en ont directement découlé.
Le déploiement de soldats dans les villes américaines
En 2025 et 2026, l'administration a placé la Garde nationale californienne sous commandement fédéral, malgré l'opposition du gouverneur et a déployé les Marines à Los Angeles. Elle a également déployé des troupes à Chicago, Portland, Memphis et La Nouvelle-Orléans. En janvier 2026, dans le cadre de l'opération Metro Surge, quelque 3 000 agents fédéraux ont investi Minneapolis. Au cours de cette opération, des agents ont ouvert le feu sur des manifestants, tuant deux citoyens américains: Renée Good et Alex Pretti. Il s'agissait d'assassinats extrajudiciaires perpétrés par l'État. En réponse, l'administration a défendu ceux qui avaient tiré et a attaqué les manifestants comme «terroristes intérieurs ». Par la suite, le ministère de la Justice a inculpé 15 militants anti-ICE dans la ville et tente de les poursuivre dans le cadre d'un complot «Antifa».
Ces déploiements sont indéniablement liés aux élections de mi-mandat à venir et aux plans de Trump pour truquer l'élection de 2028. Le gouverneur de l'Illinois, JB Pritzker, a affirmé sans détour que ces troupes sont déployées « pour garantir aux Républicains le contrôle du Congrès ». Des proches du président ont évoqué publiquement la possibilité de poster des agents de l'immigration aux abords des bureaux de vote ; le président lui-même a déclaré regretter de ne pas avoir déployé la Garde nationale en 2020. Une administration qui a banalisé la présence de soldats dans les rues sous prétexte de faire respecter la législation sur l'immigration, qui traite ses adversaires politiques de terroristes et leurs villes de territoires occupés, mobilise les moyens pour contester une élection par la violence si elle ne peut la gagner autrement, comme Trump a tenté de le faire le 6 janvier 2021.
Le démantèlement des garanties légales
L'administration a démantelé les garanties légales pour ceux pris au piège du système d'expulsion et de détention, avec des conséquences qui dépassent largement le cadre des non-citoyens. Par une note de service, le gouvernement a réinterprété le droit de l'immigration afin de considérer toute personne entrée sur le territoire sans inspection – y compris celles qui y vivent depuis des décennies, ont épousé des citoyens américains et ont élevé des enfants américains – comme «demandeur d'admission» susceptible d'être détenu pendant toute la durée de la procédure d'expulsion, sans aucune possibilité d'audience de mise en liberté sous caution devant un juge. Cette mesure concerne des dizaines de milliers de personnes.
Le processus d'expulsion massive mis en place par les deux partis est tellement biaisé contre la personne détenue que le terme «procédure légale» n’est guère approprié. Il n'existe aucun droit à un avocat. Contrairement à un accusé dans une affaire pénale, les non-citoyens ne bénéficient d'aucun droit, en vertu du Sixième Amendement, à un avocat. Un non-citoyen peut être expulsé sans aucune audience s'il réside sur le territoire américain depuis moins de deux ans.
De plus en plus de gens sont expulsés vers des pays tiers qui ne sont pas les leurs, comme dans un cas où ils ont été envoyés au Soudan du Sud avec un préavis de moins de 16 heures. Des personnes comme Kilmar Abrego Garcia ont été, de fait, victimes de disparition forcée en vertu de la loi sur les étrangers ennemis et envoyées dans la chambre de torture du CECOT au Salvador. Ceux qui obtiennent une audience sont confrontés à une procédure totalement truquée. Les « tribunaux » de l'immigration sont un service du ministère de la Justice, et Trump a purgé les juges de l'immigration et la Commission d'appel de l'immigration de tout juge qui ne rejette pas systématiquement les demandes d'asile et autres recours contre l'expulsion.
La Constitution ne limite pas ses protections aux seuls citoyens, et ses rédacteurs ont choisi leurs termes avec soin. Le Cinquième Amendement interdit au gouvernement de priver quiconque de sa liberté sans procédure régulière; par conséquent, toute atteinte aux droits procéduraux d’un non-citoyen constitue une atteinte aux droits procéduraux de tous.
L’effondrement de la séparation des pouvoirs
Tout en imposant ces mesures, l'administration Trump a aussi franchi la ligne rouge en matière de non-respect systématique et flagrant des décisions de justice fédérales qui déclaraient sa politique inconstitutionnelle. Lorsqu'un juge fédéral a ordonné le retour d’un vol d'avions transportant des hommes expulsés en vertu de la loi sur les étrangers ennemis (Alien Enemies Act), l'administration les a autorisés à atterrir malgré tout et a par la suite qualifié l'incident d'erreur qu'elle refusait de corriger. Au Minnesota, un juge fédéral a constaté que 96 décisions de justice distinctes avaient été violées dans son district au cours du seul mois de janvier 2026 et, dans une affaire connexe, a ordonné au directeur par intérim de l'ICE de comparaître en personne et de justifier pourquoi il ne devrait pas être reconnu coupable d'outrage au tribunal.
Les juges chargés d'examiner ces pratiques ont, dans certains cas, carrément affirmé que le gouvernement avait «pris la présomption de régularité […] et l'avait anéantie», et qu'en quelques mois, il avait peut-être perdu une confiance «gagnée sur des générations». Un juge d'appel nommé par Reagan a déclaré dans une affaire: si l'exécutif peut aujourd'hui expulser sans procédure régulière et au mépris des décisions de justice, «quelle garantie y aura-t-il demain qu'il n’expulsera pas les citoyens américain?»
L'administration a lancé une campagne sans précédent contre les tribunaux relevant de l'article III de la Constitution. En novembre 2025, le procureur général adjoint Todd Blanche a déclaré à la Federalist Society que le ministère de la Justice était en réalité en « guerre » contre les tribunaux de district fédéraux, accusant les juges qui avaient statué contre l'administration d'être des «juges activistes véreux» abusant de leurs fonctions. Stephen Miller a qualifié tout juge se prononçant contre l'administration de participant à une « insurrection judiciaire». Trump lui-même a traité les juges de « monstres », de « fous » et de « juges d'extrême gauche communistes», et a même exigé, dans au moins un cas, la destitution d'un juge sur les réseaux sociaux pour avoir rendu une décision défavorable. Les républicains du Congrès ont ensuite déposé des résolutions de destitution contre au moins huit juges de district en exercice, non pas pour faute professionnelle, mais en raison d'un désaccord avec une décision de justice.
Le Service des Marshals des États-Unis, chargé de la protection des quelque 2 600 juges fédéraux en exercice, a recensé 564 menaces à l’encontre de juges au cours de l’exercice 2025 et en avait déjà enregistré 324 visant 253 juges différents début juin de l’exercice 2026. Le juge en chef John Roberts, qui commente rarement les controverses d’actualité, s’est senti obligé à deux reprises d’avertir publiquement que les attaques personnelles contre les juges étaient « dangereuses », même en statuant en faveur du président qui en était responsable et en niant que ces menaces soient principalement imputables à une personne ou à un parti.
Saisine du Tribunal chargé de l'expulsion des terroristes étrangers
La semaine dernière encore, l'administration a invoqué, pour la première fois, un tribunal secret de l'immigration, le Tribunal d'expulsion des terroristes étrangers, créé par la loi (bipartite) de 1996 sur la Lutte contre le terrorisme et l'application effective de la peine de mort, promulguée par Clinton. Ce tribunal spécial est sans précédent dans l'histoire américaine: il confère au procureur général [ministre de la justice] le pouvoir d'expulser des non-citoyens sur la base de preuves auxquelles ils n'ont jamais accès. Le gouvernement présente son dossier classifié au juge à huis clos; la personne visée et son avocat n'ont pas le droit de confronter les témoins, n'ont pas le droit d'entendre les plaidoiries confidentielles, ne peuvent pas demander l'asile ni la plupart des autres formes de protection contre l'expulsion, et n'ont aucun droit de contester la constitutionnalité de la manière dont les preuves à leur encontre ont été obtenues – c'est-à-dire par des perquisitions illégales ou même des témoignages extorqués sous la torture.
Cela représente le dispositif de Guantanamo transposé sur le sol américain et retourné contre des personnes vivant aux États-Unis, parfois depuis des décennies, auxquelles la Constitution s'applique incontestablement. Les commissions de la guerre contre le terrorisme ont jugé des non-citoyens désignés comme ennemis devant des tribunaux spéciaux, sur la base de preuves secrètes et classifiées, en dehors des juridictions ordinaires et privés des droits à la confrontation et à la divulgation qui définissent un procès équitable.
Mais cela se produit sur le sol américain, afin de priver des individus, incontestablement protégés par la Constitution, de leur liberté fondamentale: celle d’être libres de toute détention par l’État. C’est l’instrument classique d’une dictature. Qu’un Congrès bipartisan ait conçu cette machinerie et l’ait laissée prête à l’emploi confirme une fois de plus le rôle criminel des deux partis dans la mise en place de la dictature orchestrée par Trump aujourd’hui.
L’attaque contre le droit du sol
L'élément le plus important de l'attaque de Trump contre les droits démocratiques est toutefois sa tentative d'abolir le droit du sol. Dès le premier jour de son second mandat, Trump a décrété que les enfants nés sur le sol américain de parents sans papiers ou titulaires de visas temporaires ne seraient pas citoyens. Le principe du ‘jus soli’, ou droit du sol, est le principe démocratique du Nouveau Monde, opposé à l'ancienne règle européenne de la citoyenneté par le sang, selon laquelle l'appartenance légale se transmet par la lignée et une personne est rattachée dès sa naissance à la caste de ses ancêtres. Le principe de la citoyenneté par le sol a été inscrit dans la Constitution après la guerre de Sécession afin d'abolir définitivement la doctrine sous-jacente à l'arrêt Dred Scott de la Cour suprême, qui avait statué que les esclaves nés sur ce territoire ne possédaient aucun droit que le gouvernement fût tenu de respecter.
Trump a fait de cela le pilier de sa stratégie juridique et politique. Il a assisté en personne aux plaidoiries devant la Cour suprême, une première dans l'histoire des États-Unis pour un président. Et la Cour suprême a failli statuer, à une voix près, que le président pouvait, par décret exécutif, remettre en cause la pierre angulaire du 14e amendement.
Quatre juges – Kavanaugh, Gorsuch, Alito et Thomas – ont statué que la Constitution n'accorde pas la citoyenneté par droit du sol aux non-citoyens nés sur le territoire américain. Leur raisonnement est fasciste. Ils soutiennent que les non-citoyens n’ont pas d'allégeance complète et exclusive envers les États-Unis, de sorte que l'enfant d'un étranger qui doit allégeance à un autre pays peut être exclu de sa nation de naissance. Cette théorie reprend la logique de l'arrêt Dred Scott en affirmant que c'est l'ascendance, et non la naissance, qui détermine l'accès aux droits de citoyenneté, et qu'une catégorie de personnes peut naître dans le pays et être condamnée, par filiation, à une exclusion permanente – une caste héréditaire d'apatrides, une condition transmise de parent à enfant.
Le fait que la Cour suprême ait failli, à une voix près, renoncer à l'un des acquis démocratiques majeurs de la guerre de Sécession témoigne de façon frappante de la putréfaction qui pénètre toutes les institutions du capitalisme américain. Rappelons-nous que l'un des griefs formulés contre le roi dans la Déclaration d'indépendance était qu'il s'était «efforcé d'empêcher le peuplement de ces États, faisant à cette fin obstruction aux Lois sur la naturalisation des étrangers».
Mais parallèlement à sa remise en cause du droit à la citoyenneté de naissance, l'administration Trump s'est employée à retirer la citoyenneté a posteriori, par le biais d'une campagne de dénaturalisation de plus en plus intensive visant les personnes devenues américaines par naturalisation. Un mémorandum du ministère de la Justice, daté de juin 2025, faisait de la dénaturalisation une priorité absolue en matière d'application de la loi et à la fin de l’année dernière, des directives internes ont enjoint aux bureaux locaux de livrer 100 à 200 dénaturalisations.
Le crescendo réactionnaire de quatre décennies de réaction politique
Tous les instruments juridiques utilisés aujourd'hui pour faire avancer le projet de dictature de Trump ont été conçus, élaborés et défendus au cours des 30 dernières années par des administrations des deux partis, et le Parti démocrate a joué un rôle actif à chaque étape de leur élaboration.
En 1994, Bill Clinton lançait l'opération Gatekeeper, militarisant la frontière à San Diego au nom de la «prévention par la dissuasion»: déploiement d'agents, de points de contrôle, de murs et de centres de détention ; migrants dirigés délibérément vers les déserts meurtriers où des milliers d'entre eux allaient périr. Deux ans plus tard, Clinton signait les deux lois de 1996 qui transformaient l'immigration américaine en instrument de répression massive: création précisément du tribunal secret siégeant à présent pour la première fois; détention obligatoire pour de larges catégories d'immigrants; expulsion accélérée sans comparution devant un juge; suppression du contrôle juridictionnel; et création de la zone de contrôle de 160 kilomètres [à l’intérieur des frontières] qui englobe désormais la majeure partie de la population.
Après le 11 septembre, un Congrès bipartite a étendu le dispositif dit « antiterroriste », en y ajoutant les dispositions relatives à l’«approbation ou au soutien» qui punissent les propos et les associations des non-citoyens. L’administration Bush a elle, instauré le système de détention indéfinie et de conservation secrète des preuves comme composante permanente de la loi. L’administration Obama a ensuite expulsé plus de personnes que jamais auparavant, ce qui a valu à son président le surnom de « chef des expulsions »; il a ouvert les centres de détention pour familles de Dilley et de Karnes et a massivement amplifié le système de détention à une échelle inimaginable pour ses prédécesseurs.
Après l'échec de justesse du complot de Trump le 6 janvier, l'administration Biden a passé quatre ans à démanteler le droit d'asile et à normaliser le discours fasciste de l'administration Trump. Elle a déployé des agents des douanes et de la protection des frontières (CBP) pour brutaliser les immigrants haïtiens traversant le Rio Grande. Elle a maintenu en vigueur les expulsions liées à la pandémie, mises en place sous Trump, pendant plus de deux ans. En juin 2024, elle a publié une proclamation fermant quasiment la frontière aux demandeurs d'asile, suspendant ce droit dès qu'un certain seuil de franchissement était atteint. Elle a étendu la procédure d'expulsion accélérée, poursuivi la construction du mur frontalier qu'elle avait promis d'arrêter et procédé à un nombre d'expulsions en une seule année supérieur à celui de toute autre administration en dix ans. Au moment où Biden quittait ses fonctions, le Parti démocrate avait mis en œuvre une grande partie de la politique anti-immigration de Trump.
En 2024, Kamala Harris a adopté une ligne dure sur l'immigration, faisant campagne sur son soutien à une loi renforçant la sécurité des frontières. Cette loi aurait durci les critères d'obtention d'asile et embauché des milliers d'agents supplémentaires, promettant des «solutions fermes et intelligentes pour sécuriser la frontière». Durant cette campagne, Harris a été soutenue par les Socialistes Démocrates d'Amérique et des personnalités comme Alexandria Ocasio-Cortez et le nationaliste Bernie Sanders a depuis encensé la politique migratoire de Trump, dénonçant l'immigration comme une menace pour les salaires des Américains et qualifiant l'ouverture des frontières de «proposition des frères Koch» qui «appauvrirait tous les Américains ». Enfin, lors des manifestations massives qui ont suivi l'assassinat de Renée Nicole Good et d'Alex Pretti par l'État, les Démocrates et l'appareil syndical ont œuvré pour empêcher la formation d'un mouvement de grève générale.
Conclusions politiques
En résumé, l'administration Trump se sert de l'immigration comme d’une stratégie pour instaurer une dictature. Elle s'appuie pour cela sur des outils juridiques perfectionnés au fil des ans, et notamment ces trente dernières années, par le Parti démocrate. Si les personnes sans papiers sont les cibles immédiates et subissent de plein fouet les conséquences de cette politique, chaque élément de la campagne de Trump n’est pas juste dirigé contre elles, mais contre l'ensemble de la population, et vise spécifiquement le socialisme, qu'il dénonce avec une fréquence et une hystérie croissantes.
La politique de l'administration Trump a suscité une profonde opposition sociale, mais l'immigration est aussi la question sur laquelle Trump tente de construire une base de masse pour son programme réactionnaire, en tirant profit de la confusion engendrée par des décennies de chauvinisme national, promu par les deux partis et par les appareils syndicaux. Marx, dans une lettre de 1870 adressée à Sigfrid Meyer et August Vogt, évoquait l'antagonisme encouragé entre les classes ouvrières anglaise et irlandaise. Il écrivait :
Cet antagonisme est artificiellement entretenu et développé par la presse, le clergé et les revues satiriques, bref par tous les moyens dont disposent les classes dominantes. Cet antagonisme est le secret de l'impuissance de la classe ouvrière anglaise, malgré son organisation. C'est le secret du maintien au pouvoir de la classe capitaliste, et celle-ci en est parfaitement consciente.
Pour la classe dirigeante américaine, la répression des immigrés a toujours été le principal instrument de la lutte contre le communisme, le socialisme et la révolution. Cette politique est restée constante: depuis les Lois sur les étrangers et la sédition de 1798 et la déportation des immigrés français soutenant la Révolution française jusqu’à la répression actuelle des discours socialistes et de gauche, en passant par les premières restrictions en matière d'immigration liées à la langue imposées après l'assassinat du président McKinley, les rafles Palmer, les quotas d'immigration des années 1920, la loi Smith, et les lois des administrations Clinton et Bush.
Peut-être aucune classe dirigeante ne reconnaît-elle mieux que la classe dirigeante américaine que le processus objectif de migration internationale et d'intégration internationale contient un noyau révolutionnaire, que la circulation des personnes et la circulation des idées sont inextricablement liées, que la réaction nationaliste et la restriction en sont les antidotes, car l'expérience a appris à la classe dirigeante que bloquer l'unité de la classe ouvrière en forgeant des divisions raciales et nationales est une composante nécessaire de sa stratégie d'auto-conservation.
La question décisive est à présent la question subjective. Le succès ou non de la stratégie de Trump dépendra de l'intervention de notre parti. Trump n'est pas un stratège hors pair, mais un improvisateur qui s'efforce, non sans mal, de se constituer une base de masse. Sa stratégie est le fruit non de la force, mais de la faiblesse, et elle prend des proportions de plus en plus frénétiques à mesure que les travailleurs entrent en conflit avec le caractère oligarchique de son pouvoir.
Cela met en lumière toute l'importance de cette résolution, et notamment la nécessité de mobiliser l'opposition à cette initiative parmi les travailleurs de la base. Il faut que nous intervenions avec force pour forger l'unité de la classe ouvrière de toutes origines nationales, la mobiliser pour la défense des droits démocratiques fondamentaux et ancrer la lutte démocratique dans le combat pour les besoins économiques urgents des masses laborieuses de tous horizons.
Notre résolution revendique les pleins droits pour tous les travailleurs, quelle que soit leur origine, de voyager librement à travers le monde. Dans un monde plus que jamais composé d'immigrants, notamment de migrants des campagnes vers les villes dans les pays du Sud, cette revendication est essentielle. La résolution conclut en faisant référence à l'appel à l'abolition de l'ICE et du CBP et déclare:
Ces revendications ne seront satisfaites ni par les tribunaux, ni par le Parti démocrate. Elles le seront par la mobilisation massive et indépendante de la classe ouvrière: une défense des travailleurs immigrés par leurs collègues et voisins, organisée au sein de comités de la base sur chaque lieu de travail et dans chaque quartier; et une mobilisation de toute la puissance sociale de la classe ouvrière contre la montée en puissance d’un État policier. La défense des immigrés est la défense de la classe ouvrière dans son ensemble et une composante de la lutte pour l’unité des travailleurs des Amériques dans la révolution socialiste mondiale.
Nous ne demandons pas à la classe dirigeante de modifier telle ou telle politique, ni d'améliorer légèrement le sort des personnes détenues et expulsées. Cette résolution reconnaît qu'au XXIe siècle, le droit de tout travailleur de circuler librement dans le monde sans crainte de criminalisation, de mort ou de détention est un droit fondamental. Il ne s'agit pas d'un phénomène exclusivement américain, comme le montrent les réactions des gouvernements européens aux événements du Maroc et de l'Espagne. La défense des immigrés doit être le fer de lance de la défense des droits démocratiques de toute la classe ouvrière dans la contre-offensive mondiale contre la contre-révolution sociale. Aucune véritable défense des immigrés n'est possible sans opposition à la guerre impérialiste et au climat nationaliste réactionnaire qu'elle encourage inévitablement.
Je conclurai en soulignant un point essentiel: la défense des immigrés n’est pas simplement une question démocratique importante parmi d’autres. C’est une question stratégique pour le mouvement révolutionnaire, une condition nécessaire à la renaissance de l’internationalisme socialiste dans la classe ouvrière et à la construction de l’unité politique de la classe ouvrière internationale du XXIe siècle.
(Article paru en anglais le 24 août 2026)
