Comment faire avancer les manifestations de masse pour le logement et une grève générale en Espagne ?

Des militants manifestent près du Parlement espagnol, à Madrid, le vendredi 2 octobre 2026, après l'expulsion de Maricarmen, 87 ans, pour réclamer des lois en défense des locataires. [AP Photo/Manu Fernandez]

L'expulsion par la force, par la police, de Maricarmen Abascal, 87 ans, de son logement de Madrid a provoqué des manifestations de millions de jeunes et de travailleurs dans les villes de toute l'Espagne. Ils ont défilé ou occupé les places publiques du pays, dans un déferlement d'opposition de gauche au gouvernement « progressiste » du Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE) et de Sumar. Au cœur du mouvement figurent les appels à une grève générale pour le droit au logement et d'autres droits sociaux fondamentaux.

La mort de Maricarmen à l'hôpital, le 7 octobre, a suscité des marches de protestation ainsi que des résolutions de jeunes et de travailleurs occupant les places des villes d'Espagne, qui appellent à poursuivre la lutte. Jeudi, quelque 20 000 personnes ont défilé à Madrid en scandant : « Maricarmen n'est pas morte, on l'a tuée » et « Maricarmen vit, la lutte continue ».

La mort de Maricarmen est un acte de meurtre social, dont portent la responsabilité les fonds capitalistes qui spéculent sur l'immobilier, mais aussi le gouvernement PSOE-Sumar, qui a présidé à son expulsion. Des slogans comme « Huit jours de manifestations ont obtenu plus que huit ans de gouvernement progressiste » et « Pour qui gouvernez-vous ? » témoignent de l'hostilité des manifestants envers le gouvernement actuel. Ils démasquent le PSOE, Sumar et leurs alliés pour ce qu'ils sont : des instruments des banques et des propriétaires capitalistes, hostiles à la classe ouvrière.

La question est de savoir comment ce mouvement peut lutter pour atteindre ses objectifs, tout en évitant d'être dispersé ou contrôlé par les autorités PSOE-Sumar. Les manifestations pour le logement ont révélé l'opposition de masse à la baisse des salaires réels, à la dégradation des services publics et au détournement de dizaines de milliards d'euros vers le réarmement et vers l'escalade de la guerre de l'OTAN contre la Russie. Parmi les jeunes et les travailleurs qui manifestent, le sentiment est largement répandu que mettre fin à l'austérité et au militarisme exige une mobilisation plus large de la classe ouvrière dans la lutte, sous la forme d'une grève générale.

Cette grève générale ne peut pas être une action symbolique d'une journée, destinée à soutenir les autorités gouvernementales responsables de la crise. Elle doit découler de la mobilisation de l'énergie révolutionnaire des travailleurs et des jeunes qui éclate en Espagne, dans toute l'Europe et à l'échelle internationale – comme en témoignent le mouvement de grève croissant aux États-Unis, les grèves en cours dans le secteur public au Portugal et les manifestations de lycéens en France.

Ce qui est nécessaire, c'est la formation de comités d'action de base indépendants parmi les travailleurs et les jeunes galvanisés par les manifestations pour le logement en Espagne. De telles organisations peuvent permettre aux travailleurs et aux jeunes de déterminer eux-mêmes les revendications et l'ampleur des luttes en cours ; de lutter pour rallier de plus larges masses de travailleurs à la grève ; et de préparer une grève générale contre le gouvernement PSOE-Sumar. Surtout, elles peuvent tisser des liens avec les travailleurs et les jeunes, par-delà les secteurs d'activité et à l'échelle internationale, qui luttent eux aussi contre l'austérité, la guerre, le régime d'État policier et le système capitaliste.

La formation d'organisations de lutte indépendantes est décisive pour empêcher les bureaucraties et leurs défenseurs petits-bourgeois de ramener les manifestations en Espagne dans le giron du régime PSOE-Sumar. C'est ce que cherchent à faire aujourd'hui les bureaucraties syndicales espagnoles : les Commissions ouvrières (Comisiones Obreras – CCOO), proches de la pseudo-gauche de Podemos et de Sumar, et l'Union générale des travailleurs (Unión General de Trabajadores – UGT), alignée sur le PSOE.

Lundi dernier, après que le Premier ministre Pedro Sánchez a annoncé des élections anticipées pour le 29 novembre, les principales bureaucraties syndicales d'Espagne ont appelé à une grève générale d'une journée. Mais elles ont reporté cette action de plus d'un mois, au 11 novembre, peu avant le scrutin. Avec ce délai, les bureaucraties syndicales espèrent contenir la lutte grandissante des travailleurs et des jeunes et la canaliser vers la fausse perspective d'un soutien au PSOE et à Sumar lors des prochaines élections.

C'est une impasse, en particulier pour l'opposition à l'escalade rapide de la guerre de l'OTAN contre la Russie. Dans son annonce des élections, Sánchez s'est vanté de son soutien à l'Ukraine et a salué l'Espagne comme une « référence mondiale pour la paix, le féminisme et la prospérité ». Mais son gouvernement soutient la guerre de l'OTAN contre la Russie, qui menace de dégénérer en guerre nucléaire, tout en supervisant une augmentation massive des dépenses militaires. Il a porté le total des dépenses militaires de l'Espagne à 65 milliards d'euros l'an dernier (3,92 pour cent du PIB), tout en privant les services sociaux de ressources.

La convocation d'élections par Sánchez est un chantage politique réactionnaire : elle vise à contraindre les travailleurs à voter pour le PSOE et ses alliés afin d'éviter l'élection du Parti populaire (PP), de droite, et du parti fascisant Vox. Mais on ne peut pas combattre la menace d'une dictature d'extrême droite en retardant et en étouffant la lutte de classe, ni en soutenant un gouvernement PSOE-Sumar impopulaire. Combattre le fascisme et la guerre exige la mobilisation la plus large possible de la classe ouvrière dans la lutte.

C'est le contraire de ce que visent les dirigeants syndicaux, le gouvernement PSOE-Sumar et ceux qui sont dans leur orbite. Fait significatif, les CCOO et l'UGT ont refusé d'organiser la grève générale d'une journée à Ceuta, l'enclave espagnole d'Afrique du Nord. Depuis l'arrivée de dizaines de milliers de migrants en provenance du Maroc cet été, Ceuta a connu une répression policière et militaire sanglante contre les migrants. Pourtant, les directions syndicales ne veulent pas de grèves à Ceuta, qui pourraient encourager l'opposition à la politique anti-migrants du PSOE et de Sumar.

Leurs manœuvres sont soutenues par des responsables du PSOE et de Sumar, qui affirment que la grève est dirigée contre l'opposition de droite, et non contre eux. « Les grèves générales sont convoquées contre les gouvernements », a déclaré la secrétaire générale adjointe du PSOE, María Jesús Montero, mais « dans ce cas, la grève générale est convoquée contre l'opposition ». Sánchez a salué l'appel à la grève d'une journée lancé par les bureaucraties : « C'est un droit constitutionnel. Nous, en tant que gouvernement, nous ne pouvons faire autrement que le respecter. » Le ministère du Travail, dirigé par la dirigeante de Sumar Yolanda Díaz, a souligné son « respect absolu » pour la grève, admettant que le logement est « essentiellement un problème de travailleurs ».

De même, les bureaucraties syndicales exigent que la grève du 11 novembre soutienne le gouvernement, et non qu'elle s'y oppose. Le secrétaire général des CCOO, Unai Sordo, a affirmé que la grève n'était « pas vraiment une grève contre le gouvernement », soulignant que le camp gouvernemental « a une occasion à saisir » lors des élections de novembre. Le secrétaire général de l'UGT, Pepe Álvarez, a affirmé que la grève du 11 novembre en Espagne n'était « pas une grève générale classique », puisque « les politiques économiques et du travail en Espagne fonctionnent ».

Mais l'Espagne et l'Europe sont secouées par des protestations parce que l'austérité et le militarisme ne « fonctionnent » pas pour la classe ouvrière. L'appel de Maricarmen résonne aujourd'hui comme un appel à continuer de combattre non seulement la menace de l'extrême droite, mais aussi le régime PSOE-Sumar : « Je n'ai pas réussi à défendre mon foyer, mais j'ai lutté pour que d'autres apprennent à se battre pour le leur [...] Ce n'était pas possible, mais s'il vous plaît, continuez à vous battre. »

La tâche qui se pose aux travailleurs est de lutter pour préparer une véritable grève générale, et non de se limiter à des actions d'une journée dirigées par des organisations pro-gouvernementales. À la veille de la grève générale de 1936 en France, Trotsky l'a expliqué en s'opposant à la politique de la bureaucratie syndicale française de la CGT :

La grève générale, par son essence même, est une opération politique. Elle oppose la classe ouvrière dans son ensemble à l’État bourgeois. Elle rassemble syndiqués et non syndiqués, socialistes, communistes et sans-parti. Elle a besoin d’un appareil de presse et d’agitateurs […] La grève générale pose carrément la question de la conquête du pouvoir par le prolétariat. La C.G.T. a tourné et tourne le dos à cette tâche – les chefs de la C.G.T. ont le regard tourné vers le pouvoir bourgeois.

Trotsky a mis en garde contre les manœuvres des bureaucraties visant à prendre « sur eux la direction formelle de la riposte précisément afin d’empêcher qu’elle ne se transforme en grève générale révolutionnaire ». C'est l'obstacle que représentent aujourd'hui en Espagne les directions des CCOO et de l'UGT, et que les travailleurs et les jeunes doivent surmonter.

L'organisation indépendante des travailleurs et des jeunes en lutte au sein de comités d'action est décisive. Elle peut les regrouper, permettre la discussion nécessaire sur la perspective révolutionnaire internationale et organiser des délégations qui se rendront dans les usines, les lieux de travail, parmi les étudiants et dans les quartiers ouvriers pour appeler au développement le plus large possible de la lutte de classe.

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