Avec de nouvelles frégates et bases navales : l’Allemagne arme sa marine pour la guerre contre la Russie

La frégate allemande Baden-Württemberg [Photo by Ein Dahmer / wikimedia / CC BY-SA 4.0]

Le gouvernement allemand accélère à grands pas le réarmement de la marine allemande et les préparatifs d’une guerre directe contre la Russie. En l’espace de quelques jours, des projets de nouvelle base navale à Emden, l’acquisition de huit frégates pour un coût d’environ 11,6 milliards d’euros et des travaux, de plusieurs milliards d’euros, pour faire de Bremerhaven une plateforme logistique militaire de l’OTAN ont été annoncés ou précisés. Ces décisions s’inscrivent dans la mise sur le pied de guerre généralisée de l’Allemagne et soulignent l’ambition de Berlin d’assumer un rôle militaire de plus en plus prépondérant au sein de l’OTAN.

Ces mesures interviennent alors que l’OTAN poursuit l’escalade de son affrontement avec la Russie, malgré les avertissements nucléaires explicites de Moscou. Tandis que le chancelier Friedrich Merz, de l’Union chrétienne-démocrate (CDU), a annoncé début octobre à Kiev le développement et la livraison de systèmes d’armes à longue portée supplémentaires, la Bundeswehr (armée allemande) crée l’infrastructure militaire d’une guerre de grande ampleur qui pourrait s’étendre de la mer Baltique à l’Atlantique Nord et jusqu’au cœur du territoire russe.

Le 5 octobre, le ministre de la Défense Boris Pistorius, du Parti social-démocrate (SPD), a annoncé lors d’une conférence de presse à Emden la décision de créer, à Rysumer Nacken, sur l’estuaire de l’Ems, une deuxième grande base de la marine allemande en mer du Nord, en plus de celle de Wilhelmshaven. L’installation prévue s’étendra sur 450 hectares au maximum, comptera quelque cinq kilomètres de quais et pourra accueillir jusqu’à 2 000 militaires et civils. Il est notamment prévu d’y aménager des postes à quai pour sept frégates, dix dragueurs de mines et dix remorqueurs.

Les coûts d’investissement se chiffreront en milliards d’euros. La base devrait atteindre une première capacité opérationnelle au début des années 2030, la pleine capacité opérationnelle étant visée pour 2033 ou 2034. Pour l’instant, seule une déclaration d’intention a été signée ; la conception précise des installations et l’affectation définitive des navires restent à déterminer.

Pistorius n’a laissé planer aucun doute sur les objectifs militaires. L’Allemagne possède actuellement la plus petite marine de l’histoire de la Bundeswehr, alors qu’elle doit faire face à la gamme de missions la plus étendue. La marine doit donc grossir, et elle grossira. La mer du Nord et l’Atlantique Nord revêtent, tout comme la mer Baltique, une importance stratégique décisive.

Le nouveau chef de la marine, le vice-amiral Wilhelm Tobias Abry, a expressément désigné la mer du Nord et l’Atlantique Nord comme des zones prioritaires pour la marine allemande dans la planification de la défense de l’OTAN. La deuxième base doit créer des capacités supplémentaires pour les opérations, la logistique et le déploiement de forces militaires. Les navires de guerre actuellement stationnés en mer Baltique doivent en outre pouvoir être transférés en mer du Nord, si nécessaire, en cas de guerre.

Pistorius a également souligné que la répartition de la flotte sur plusieurs sites accroîtrait ses capacités opérationnelles en cas de crise. Il ne s’agit donc pas seulement de postes à quai supplémentaires, mais de la création d’une infrastructure militaire décentralisée, capable de rester opérationnelle en temps de guerre. Les installations portuaires civiles d’Emden pourraient aussi, de manière explicite, servir au déploiement de troupes.

Trois jours plus tard seulement, le 8 octobre, la commission du Budget du Bundestag (Parlement allemand) a approuvé l’acquisition de quatre frégates MEKO A-200 DEU supplémentaires, quatre navires ayant déjà été autorisés en juillet. Le total prévu passe ainsi à huit de ces navires de guerre spécialisés dans la lutte anti-sous-marine, qui seront acquis auprès de TKMS.

Selon les chiffres actuels, les quatre premières frégates coûteront environ 6,3 milliards d’euros, et les quatre suivantes 5,3 milliards de plus. La livraison du premier navire est prévue fin 2029, les autres devant suivre à un rythme rapproché. Elles remplaceront les frégates de classe F126 initialement prévues, dont l’acquisition a été abandonnée après des difficultés avec le chantier naval néerlandais Damen.

Selon le ministère de la Défense, les frégates sont destinées en priorité à être déployées dans les régions de la mer du Nord et de la mer Baltique, dans l’Atlantique et dans le Grand Nord. Leur mission centrale consiste à combattre les sous-marins ennemis, notamment dans le cadre des opérations de l’OTAN contre la flotte du Nord de la Russie, et à s’assurer le contrôle des voies maritimes stratégiques entre l’Amérique du Nord et l’Europe.

« Combattre ce soir. Combattre demain. »

Les plans de guerre qui sous-tendent ces décisions apparaissent dans le document stratégique Kurs Marine (« Le cap de la Marine »), publié par la Bundeswehr en mai 2025. Ce document d’une quarantaine de pages est un plan détaillé de transformation des forces navales allemandes en vue d’une guerre majeure, en particulier contre la Russie.

L’analyse militaro-géographique est à elle seule révélatrice. Le document désigne comme zones d’opérations centrales l’Atlantique Nord, y compris la mer de Norvège, ainsi que la mer du Nord et la mer Baltique. Il accorde une importance particulière à ce que l’on appelle le passage du GIUK entre le Groenland, l’Islande et le Royaume-Uni. Cette zone revêt une portée stratégique pour la surveillance des sous-marins russes et la sécurisation des routes d’approvisionnement transatlantiques de l’OTAN.

La planification stratégique s’étend de la côte atlantique américaine jusqu’à l’est de la mer Baltique. Dans une guerre contre la Russie, il faudrait acheminer vers l’Europe par voie maritime d’énormes effectifs de soldats américains et européens, ainsi que d’énormes quantités d’armes et de munitions, puis les déplacer vers le front.

Mais la marine est loin de ne planifier que des opérations défensives d’escorte et de protection. Le document stratégique préconise expressément de perturber et de couper les voies d’approvisionnement de l’ennemi jusqu’à ses ports. Sous la rubrique Maritime Strike, il décrit en outre la capacité de lancer, depuis des navires de guerre et des sous-marins, des attaques à longue portée contre des objectifs militaires situés loin à l’intérieur des terres.

En mer Baltique, la marine doit employer ces capacités pour attaquer les positions de missiles ennemies et d’autres installations militaires à terre. Outre de plus grands navires de guerre, il est prévu d’engager dans ces opérations des systèmes sans équipage, des drones et des plateformes de plus petite taille, difficiles à détecter.

L’infanterie de marine est elle aussi réorganisée en vue d’opérations offensives. Au lieu de se concentrer sur des missions de protection et de sécurité, elle doit être capable de s’emparer de zones côtières, d’îles et de ports d’importance militaire, et d’en garder le contrôle. Le document réclame expressément une réorientation vers des opérations offensives dans la région de la mer Baltique.

Toute la flotte est orientée vers ces missions. La structure de forces initialement envisagée pour 2035 comprend six frégates de défense anti-aérienne F127, six frégates anti-sous-marines F126, trois à quatre frégates F125, neuf à douze sous-marins, de nombreuses corvettes, chasseurs de mines et navires de combat, ainsi qu’un grand nombre de systèmes sans équipage de surface, sous-marins et aériens. Les nouvelles acquisitions de MEKO modifient ces plans initiaux, mais maintiennent l’orientation fondamentale vers une guerre navale à grande échelle.

Le calendrier est déterminant. Sous la rubrique « Combattre ce soir. Combattre demain », la direction de la marine exige à la fois la construction à long terme d’une flotte puissante et l’atteinte immédiate du plus haut niveau possible de préparation à la guerre. Les forces existantes doivent gagner nettement en capacités d’ici 2029.

À cette fin, la marine entend déployer ses navires plus souvent et plus longtemps, renforcer leur armement, augmenter ses stocks de munitions et introduire de nouveaux systèmes par des procédures d’acquisition accélérées ou par la location. À l’avenir, les deux tiers de la flotte doivent être maintenus en permanence à un niveau de disponibilité opérationnelle élevé ou complet – et non plus, comme aujourd’hui, un tiers seulement pleinement prêt au combat.

L’infrastructure navale doit elle aussi être préparée à chaque phase d’escalade d’un conflit. De nouvelles bases, des structures de commandement décentralisées, des chantiers navals protégés, des dépôts et des arsenaux doivent garantir que la marine puisse continuer à se battre même sous attaque directe.

Le document s’achève sur une consigne d’une netteté remarquable adressée à l’ensemble du personnel : le « fonctionnement en temps de paix » est révolu. Autrement dit, la marine opère désormais en « mode guerre ». Elle doit être en mesure de faire ses preuves au combat. La dernière phrase est la suivante : « Ce ne sont pas les navires qui combattent, mais les êtres humains. »

Les ports allemands comme plateformes logistiques militaires

La nouvelle base d’Emden est une application directe de ces objectifs stratégiques. Il en va de même de la transformation de Bremerhaven en ce que l’on appelle la « plateforme de déploiement de Bremerhaven 2031 ».

Le 29 septembre, Pistorius, le maire de Brême Andreas Bovenschulte (SPD) et des représentants de l’entreprise de logistique portuaire BLG ont signé une déclaration d’intention pour ce projet. D’ici 2031, quelque 1,35 milliard d’euros sont inscrits au budget fédéral de la défense pour des infrastructures portuaires, de transport et aéroportuaires utilisables à des fins militaires. S’y ajoutent plus de 212 millions d’euros issus du fonds spécial de Brême pour les infrastructures portuaires.

Les projets comprennent de nouvelles aires de manutention de charges lourdes et de nouveaux ponts, la modernisation de quais et de bassins portuaires, ainsi que l’extension des liaisons de transport. L’aéroport de Brême fait également partie du programme.

L’objectif est d’acheminer à travers l’Allemagne, vers le flanc oriental de l’alliance, un grand nombre de soldats américains et d’autres pays de l’OTAN, avec leurs chars, leurs munitions et leur matériel militaire lourd. Pistorius a expressément déclaré qu’en cas de crise, des dizaines de milliers de soldats devraient être ravitaillés à Bremerhaven sur la route de l’est.

Ces mesures mettent en œuvre des dispositions centrales du plan d’opérations Allemagne (Operationsplan Deutschland), secret et constamment actualisé. Il précise la manière dont les administrations, les entreprises, les infrastructures de transport et les organisations civiles doivent soutenir la Bundeswehr et les forces armées alliées en période de tension accrue et de guerre.

L’exercice Red Storm Charlie, organisé à Hambourg fin septembre, a montré à quel point les préparatifs sont déjà avancés. Du 24 au 26 septembre, quelque 1 700 membres de la Bundeswehr, d’administrations, d’organisations civiles de secours et d’entreprises y ont répété ensemble des mouvements de troupes militaires et des réponses à des sabotages, à des attaques de drones et à d’autres menaces contre les infrastructures. Même les ferries du port de Hambourg ont été intégrés aux mouvements de troupes simulés.

Les exercices se sont expressément déroulés dans des conditions où ni l’état de tension ni l’état de défense n’avaient été proclamés. La mobilisation militaire est donc déjà préparée en temps de paix, tandis que la coopération entre les institutions civiles et la Bundeswehr est systématiquement répétée.

Le Parti de gauche soutient la marche à la guerre à Brême

Le rôle du Parti de gauche (Die Linke) dans les travaux de Bremerhaven est particulièrement révélateur. Ce parti fait partie du gouvernement du Land de Brême depuis 2019 et détient le poste de sénatrice à l’Économie, aux Ports et à la Transformation, occupé par Kristina Vogt. Celle-ci soutient expressément la transformation militaire du port.

Dans le communiqué de presse officiel du Sénat (exécutif du Land) du 29 septembre, elle a présenté le projet comme « un signal vraiment fort et une bonne nouvelle pour Bremerhaven en tant que site économique ». Elle a expressément défendu la décision d’adapter les installations portuaires civiles existantes aux exigences militaires plutôt que de construire un port militaire distinct.

Ce n’est pas un cas isolé. En mars 2025, les gouvernements des deux Länder de Brême et de Mecklembourg-Poméranie-Occidentale, qui comptent l’un et l’autre le Parti de gauche en leur sein, ont voté au Bundesrat (chambre haute du Parlement) en faveur de la modification de la Constitution qui a ouvert la voie à des dépenses militaires supplémentaires pratiquement illimitées en les exemptant du frein à l’endettement.

Le Parti de gauche de Brême a lui-même confirmé à l’époque que l’approbation du Land s’était aussi faite grâce aux voix de ses sénatrices Kristina Vogt et Claudia Bernhard.

Cela met à nu le véritable caractère du Parti de gauche, parti de l’austérité et de la guerre. Tout en protestant contre le réarmement dans quelques discours, il soutient à Brême l’une des mesures logistiques centrales de la préparation militaire de l’OTAN. Il contribue ainsi à mettre en œuvre les décisions fondamentales de la politique militaire et de guerre de l’Allemagne, en les présentant comme une opportunité pour le développement économique régional.

Alors que le gouvernement du Land soutenu par le Parti de gauche met à disposition des centaines de millions d’euros pour des infrastructures militaires, il impose dans le même temps des mesures d’austérité aux travailleurs et aux institutions sociales. Depuis juillet, les fonctionnaires doivent travailler une heure de plus par semaine sans augmentation de salaire correspondante. En août, la réduction du temps d’enseignement liée à l’âge dont bénéficiaient les enseignants a été entièrement supprimée. Les institutions sociales financées sur fonds publics ne bénéficient en règle générale d’aucune compensation de l’inflation en 2026. Et en septembre, le Sénat a adopté de nouveaux objectifs d’économies par département, d’un montant total d’environ 41 millions d’euros.

Du point de vue du Parti de gauche aussi, ce sont les travailleurs et les jeunes qui doivent supporter les coûts de la militarisation : par des coupes sociales, la destruction des services publics et, en fin de compte, leur déploiement comme soldats sur les champs de bataille.

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